Vendredi 18 mai 2012 5 18 /05 /Mai /2012 17:43

Je fais partie d’une génération d’historiens dont la vie professionnelle a été, sinon bouleversée, du moins fortement affectée par l’irruption du Front National dans la vie politique française. Nous pensions que les discours xénophobes, les célébrations chauvines de « l’identité française » appartenaient au passé, à l’histoire de nos parents ou de nos grands-parents.

Lorsque la propagande nationaliste a ressurgi brutalement dans le discours politique (au début des années 1980), elle nous a paru tout d’abord anachronique et irrationnelle. Nous l’avons attribuée à une perte de mémoire collective. Seule la méconnaissance des horreurs auxquelles ces manipulations identitaires avaient abouti dans la première moitié du XXe siècle pouvait expliquer sa résurgence. J’en ai tiré pour ma part la conclusion qu’il fallait combattre simultanément sur deux fronts. D’une part, il était urgent de combler les lacunes de la recherche en montrant que l’immigration était une dimension essentielle de l’histoire contemporaine de la France. D’autre part, il fallait s’engager dans un immense travail d’éducation civique, en nouant des liens étroits avec le milieu associatif.

         Si l’on examine sans complaisance les résultats de la dernière consultation électorale, force est de reconnaître que cette stratégie a échoué. Jusqu’ici en effet, jamais un candidat d’extrême droite n’avait atteint un tel score à une élection présidentielle. Mais la multitude des experts qui ont commenté les 18% de Marine Le Pen sont rapidement tombés d’accord pour attribuer ce score à la « souffrance » des classes populaires. Alors que pendant 30 ans, nous avions répété que pour combattre efficacement le FN, il fallait développer l’éducation civique, à l’heure du bilan cet argument a été complètement occulté. Deux grandes raisons peuvent expliquer ce silence.

La première est liée aux mutations récentes du champ politique. A partir des années 1980, la bureaucratisation de la société et la  crise de la grande industrie ont liquidé les mouvements de masse entraînant une perte d’autonomie du politique au profit des médias. La « démocratie de partis » a laissé la place à la « démocratie d’opinion ». Le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène est à mes yeux une conséquence directe de ces mutations. Le triomphe de la politique-spectacle a créé en effet des opportunités dont s’est  saisi Jean-Marie Le Pen, en développant la stratégie des « petites phrases » conçues comme des « bombes médiatiques » qui prennent leur place dans l’actualité au côté des crimes, des catastrophes, des procès etc.

Les journalistes, pris dans les  rouages de cette machine médiatique, sont contraints d’accorder de l’importance à ces poseurs de « bombes », contribuant ainsi à l’héroïsation des leaders d’extrême droite. Puisque ces derniers sont devenus des personnages centraux du récit médiatico-politique, les électeurs se sentent autorisés à voter pour le Front National. La réputation sulfureuse de ce parti séduit tout particulièrement ceux qui n’ont plus rien à perdre et qui cherchent à exprimer de la façon la plus radicale possible leur refus d’une société qui ne leur fait pas de place. Une différence majeure entre l’extrême droite des années 1930 et celle d’aujourd’hui tient donc au fait que le Front National est totalement intégré dans le système politico-médiatique. En affirmant que les électeurs ayant voté pour ce parti ont exprimé leur « souffrance », les professionnels de la parole publique ont pointé, même si c’est sur le mode compassionnel, un doigt accusateur vers le peuple, détournant du même coup l’attention de leurs propres responsabilités dans la perpétuation du système.

La seconde raison qui explique le consensus sur « le vote souffrance » tient au fait que les intellectuels (au sens large du terme, i.e. tous ceux qui commentent l’actualité en public) ne peuvent pas examiner de façon critique les principes qui fondent leur identité collective. Evoquant les présupposés qui gouvernent l’activité des savants, Pierre Bourdieu parlait d’un « secret de polichinelle bien gardé ». Tous les chercheurs savent que dans la pratique, les principes qu’ils proclament haut et fort en public ne fonctionnent pas, mais personne ne le reconnait publiquement[1].

         Le même raisonnement vaut pour les intellectuels. Depuis l’affaire Dreyfus, ceux-ci ont construit leur identité collective autour d’un idéal d’éducation civique, présentée comme une arme majeure pour combattre les préjugés, l’intolérance et le racisme. Mais jamais les intellectuels n’ont cherché à savoir quel était l’impact réel de leurs discours sur les publics auxquels ils s’adressent, comme s’ils craignaient que le sol se dérobe sous leurs pieds.

Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir,  éditions, 2001, p. 152.

Par Gerard Noiriel
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Jeudi 19 avril 2012 4 19 /04 /Avr /2012 19:02

Etant donné que la question du « populisme » a été au cœur des polémiques publiques au cours des derniers mois, on aurait pu penser que la « culture populaire » serait un objet de débat pendant la campagne des élections présidentielles. Mais force est de constater qu’il n’en a rien été, pas même à gauche. Les propositions sur la culture de François Hollande n’y font pas allusion. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il évoque dans son projet la question de « l’éducation populaire », en la présentant comme « l’une des conditions majeures d’une transformation progressive de notre société », mais le rapport du peuple à la culture n’est pas explicitement abordé.

Paradoxalement, la dernière tentative visant à débattre publiquement de ce sujet est venue de la droite. En 2010, un rapport rédigé par le cabinet de Frédéric Mitterrand,

intitulé La culture pour chacun, s’appuyant implicitement, et pour les besoins de sa cause, sur les analyses critiques de Pierre Bourdieu, voire sur celles de Jacques Rancière, reprochait aux "élites" d’avoir imposé aux classes populaires leurs propres normes, contribuant ainsi à une "intimidation sociale" les éloignant de la culture légitime. La "culture pour chacun" apparaissait, dans cette perspective, comme une nouvelle stratégie pour lutter contre les inégalités culturelles en réhabilitant les cultures populaires.

Ce rapport a suscité une véritable levée de boucliers chez les professionnels de la culture. On a reproché au ministère de dresser un bilan négatif de l’action de l’Etat pour justifier les coupes sombres dans les financements publics. Quand on veut noyer son chien on l’accuse de la rage.

En Allemagne, une vive polémique a éclaté récemment autour des mêmes enjeux. Les auteurs de l’ouvrage intitulé Der Kulturinfarkt (L’infarctus culturel) tentent eux aussi de réhabiliter l’économie libérale en matière culturelle en dénonçant l’incapacité des pouvoirs publics à combattre les inégalités. Selon eux, 10 milliards d’euros d’argent public sont dépensés chaque année pour la culture, mais cette manne ne bénéficie qu’à 10% de la population allemande. Pour résoudre cette injustice, ils prônent des solutions radicales : fermeture de la moitié des institutions culturelles actuellement en service et recours massif au mécénat privé

Comme on le voit à travers ces deux exemples, ce sont aujourd’hui les gouvernements de droite et les penseurs libéraux qui invoquent la « culture populaire » pour refonder la politique culturelle. La gauche, qui a pourtant joué un rôle moteur tout au long du XXe siècle dans la démocratisation de la culture, semble tétanisée. Ses représentants préfèrent ne pas voir qu’il existe aussi des formes de domination sociale au sein de cet univers. Ils ne proposent donc aucune solution nouvelle pour réduire la « fracture culturelle ».

Etant donné que François Hollande a indiqué pendant la campagne électorale que le spectacle vivant serait sa « grande priorité » s’il était élu, je limiterai mon analyse à l’examen de ce secteur de la Culture pour tenter d’expliquer les raisons de ce silence.

Depuis les années 1950, la gauche a construit son hégémonie dans la culture publique en défendant deux grandes exigences démocratiques. D'une part, il fallait donner aux créateurs les moyens de travailler "librement", à l'abri des interventions directes du pouvoir politique et des exigences du marché capitaliste (la loi de l'offre et de la demande). D'autre part, l'Etat devait remplir sa "mission de service public" en permettant aux classes populaires d’avoir accès aux biens culturels.

Ces deux finalités de l’action publique ont abouti à une division du travail au sein du monde de la culture. D’un côté, l’autonomisation des activités artistiques a permis à ceux que j’appelle les « créateurs de plateau » de se concentrer sur leur art, de cultiver leurs compétences sans avoir besoin de se préoccuper du public ni de s'interroger sur les finalités civiques de leur métier. D'un autre côté, la lutte contre les inégalités culturelles a été prise en charge par des associations développant des activités socio-culturelles destinées aux milieux populaires, mais qui sont dévalorisées par les porteurs de la culture légitime.

Travaillant depuis trois ans avec des artistes, des chercheurs en sciences sociales et des militants associatifs sur des spectacles qui s’adressent au premier chef à des publics populaires, j’ai pu constater dans toutes les villes de France où nous sommes passés la force de ce clivage et l’ampleur des frustrations accumulées. Même s’il existe des endroits où les deux milieux parviennent à travailler ensemble, le plus souvent les travailleurs sociaux qui développent des actions socio-culturelles dans les quartiers ont le sentiment d’être méprisés par les institutions culturelles légitimes, et utilisés par les artistes quand ceux-ci ont besoin de remplir leurs « quotas » de spectateurs issus du peuple et de la « diversité ».

On ne cesse de nous répéter que la finalité civique de la culture est de renforcer le lien social, mais les professionnels du monde culturel donnent chaque jour l’exemple du contraire. L’étatisation de la culture a donné naissance à de petits milieux institutionnalisés qu’il est extrêmement difficile de faire travailler ensemble. Les logiques de financement public viennent même dissuader ceux qui veulent œuvrer dans ce sens.

Si la gauche ne prend pas ce problème à bras le corps, c’est parce qu’il l’affecte de l’intérieur. Le financement des activités culturelles est assuré aujourd’hui par les collectivités locales qui sont en majorité de gauche. Lancer un débat sur la crise de la culture publique nécessiterait donc un examen auto-critique de leur part. Démarche d’autant plus improbable qu’elle aboutirait à étaler publiquement les contradictions internes à la gauche, puisque le clivage évoqué plus haut oppose des milieux professionnels qui lui sont favorables.

François Hollande a annoncé que, s’il était élu, il lancerait un débat pour préparer une loi d’orientation sur le spectacle vivant. Mais depuis trente ans, un grand nombre de débats de ce type ont eu lieu et ils n’ont pas résolu les problèmes évoqués plus haut, car cela nécessiterait de se tenir à distance des enjeux de pouvoir et des intérêts corporatistes qui s’affrontent régulièrement dans ce genre de confrontations.

Défendre l’idéal de la « culture pour tous » nécessite aujourd’hui de combattre les effets négatifs de l’étatisation de la culture. Plutôt que de laisser ce rôle au marché, l’Etat

doit montrer qu’il peut aussi agir contre lui-même pour résoudre ses crises internes. Le meilleur service qu’un gouvernement de gauche pourrait rendre aujourd’hui à la culture populaire serait d’œuvrer au renforcement des liens entre les différents acteurs institutionnels de la sphère culturelle, en faisant en sorte qu’ils aient intérêt à travailler ensemble. .

Cf. le compte rendu de ce livre dans La lettre du spectacle vivant, 13/4/2012.

Cf. Libération, 27 mars 2012

Pour une analyse plus approfondie de cette question, je renvoie à mon livre Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, Agone, 2010.

Par Gerard Noiriel
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Mardi 3 avril 2012 2 03 /04 /Avr /2012 13:19

Le 24 février 2012, Omar Sy a reçu le César du meilleur acteur français pour sa performance dans Intouchables. Les journalistes ont salué l’événement en soulignant qu’il était le premier acteur noir ayant obtenu cette distinction.

En apprenant cette nouvelle, j’ai eu une petite pensée pour Rafael, le clown Chocolat, le premier artiste noir ayant connu la célébrité en France. J’ai raconté dans mon dernier livre (Chocolat clown nègre, Bayard, 2012) l’histoire extraordinaire de cet esclave cubain, vendu à un marchand portugais, arrivé à Paris en 1886, et qui triomphe au Nouveau Cirque en 1888, dans une pantomime nautique intitulée la Noce de Chocolat.

Certes, avant lui, d’autres artistes noirs avaient fréquenté les scènes parisiennes. On peut les regrouper autour de deux pôles. Le premier, le plus valorisé, est celui du théâtre. Sylvie Chalaye (Du Noir au Nègre. L’image du Noir au théâtre, L’Harmattan, 2000) a montré qu’avant la Première Guerre mondiale, aucun artiste noir n’avait pu percer comme comédien à Paris ; alors qu’à Londres, l’acteur noir américain Ira Aldridge s’était imposé dès le milieu du XIXe siècle dans les rôles shakespeariens.

Le pôle opposé au théâtre est celui des spectacles de rue ou des fêtes foraines. Les artistes noirs parviennent très tôt à se faire une petite place dans ces formes de culture populaire. Bien que la plupart d’entre eux soient restés anonymes, ils acquièrent une petite notoriété locale, comme musiciens, lutteurs, cracheurs de feu, etc.

Le cirque et le music hall se situent entre ces deux pôles extrêmes. C’est là qu’on trouve les principales innovations du « show business » né à New York et à Londres. Ces spectacles de masse vont servir de tremplin pour un petit nombre d’artistes noirs leur permettant d’atteindre la notoriété. Les cafés-concerts et les music halls  programment dans un premier temps des minstrels (artistes blancs grimés en noir) qui familiarisent le public parisien avec des spectacles issus de la culture des esclaves afro-américains. Puis les minstrels sont remplacés par des artistes noirs, la plupart venus des Etats-Unis. Mais ceux-ci ne font pas carrière en France et le public ne retient pas leur nom.

A partir des années 1870, les choses commencent à changer. Deux artistes noirs connaissent un réel succès sur les scènes parisiennes. Il s’agit du dompteur Delmonico et de la trapéziste Olga.

L’affiche de Jules Chéret intitulée Delmonico le célèbre dompteur noir (1874) montre que ce qui séduit le public de l’époque, c’est l’affrontement de l’homme noir et de la bête sauvage. La presse alimente ce fantasme en colportant des récits affirmant que Delmonico a été dévoré par un lion à Berlin (Le Figaro, 17/8/1875). Peu de temps après, il réapparait sur la scène parisienne. Mais c’est parce qu’il a été grièvement blessé par une lionne que les journalistes parlent à nouveau de lui.

Olga, la trapéziste, devient célèbre sous le nom de « miss Lala ». Née en Russie en 1858 d’un père noir et d’une mère blanche, tous deux artistes de cirque, elle est surnommée la « Vénus des tropiques » et surtout la « mulâtresse canon ». Elle triomphe au cirque Fernando en 1878. Elle aussi est représentée sur une affiche de Jules Chéret (1880). Mais c’est grâce au tableau d’Edgar Degas Miss Lala au cirque Fernando (1879) qu’elle est passée à la postérité (cf. Marilyn R. Brown, « Miss Lala’s Teeth : Reflections on Degas and “Race” », The Art Bulletin, déc. 2007).

Il faut néanmoins insister sur le fait que ces artistes noirs n’ont connu qu’un succès éphémère en France. Ils appartiennent au monde cosmopolite du cirque et du music hall, peuplé d’artistes qui circulent de villes en villes, souvent des deux côtés de l’Atlantique.  Leur couleur de peau a contribué à leur succès pour des raisons qui s’inscrivent dans la logique exotique des exhibitions, comparables à celles qui expliquent la naissance des « villages nègres ».

Rafael, le clown Chocolat, peut être considéré comme le premier artiste noir de la scène française parce qu’il a réussi à construire une relation durable avec le public français, fondée sur une identification contradictoire (attirance et rejet ; admiration et mépris). En inventant la comédie clownesque, Foottit et lui ont incarné les deux personnages symbolisant les rapports entre le monde blanc et le monde noir. Grâce à la démocratisation du spectacle vivant, au triomphe de la presse de masse, de la publicité et du cinéma muet, Chocolat devient un personnage familier pour un très grand nombre de Français, même si la majorité d’entre eux ne l’ont jamais vu sur scène.

Bien que son succès soit dû au fait qu’il incarnait fréquemment le stéréotype du nègre stupide et craintif Rafael, le clown Chocolat, a ouvert le chemin qui permettra aux artistes noirs des générations suivantes, de Joséphine Baker à Omar Sy, d’être reconnus par le public français comme des artistes à part entière.

Par Gerard Noiriel
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Lundi 5 mars 2012 1 05 /03 /Mars /2012 17:17

Dans mon livre A quoi sert l’identité nationale (Agone, 2007), j’ai tenté d’expliquer pourquoi, il y a cinq ans, le candidat de l’UMP avait placé au centre de sa campagne présidentielle le thème de « l’identité nationale », en annonçant la création d’un ministère chargé de la défendre contre tous ceux qui la menacent. J’ai rappelé que dans un monde où la « démocratie de partis » a fait place à une « démocratie d’opinion », les gouvernants n’ont plus la possibilité d’imposer leurs réponses, mais ils peuvent toujours imposer leurs questions, c’est-à-dire les sujets que les journalistes placeront à la une de l’actualité.

Cette nouvelle logique politique (qui a triomphé en France à partir des années 1980) n’empêche pas que les clivages anciens entre la droite et la gauche puissent perdurer, mais ils s’expriment de façon différente.

Depuis le début du XXe siècle, le champ politique français s’est structuré autour de deux pôles antagonistes : le pôle national-sécuritaire dominé par la droite et le pôle social-humanitaire dominé par la gauche. Ce clivage est reflété aujourd’hui par les sondages d’opinion qui indiquent que la droite (ou l’extrême droite) apporte les « meilleures réponses » aux « problèmes » de l’immigration et de l’insécurité, alors que la gauche est jugée plus crédible sur les questions économiques et sociales.

         Dans ces conditions, l’un des enjeux majeurs de la lutte droite/gauche concerne la définition des « vrais problèmes » des Français. Tous ceux qui avaient affirmé, en 2007, qu’en annonçant la création d’un ministère de l’Identité nationale, le candidat de l’UMP cherchait à récupérer les voix du FN, seront confortés par les confidences récentes de Dominique de Villepin : « Nicolas Sarkozy m‘avait clairement dit : "Si j’ai choisi de créer le ministère de l’Identité nationale, c’est parce que mon conseiller Patrick Buisson m’a dit qu’en faisant ça tu gagneras 7 points". (…) Il m’a dit "j’ai envisagé de ne pas le faire parce que j’ai conscience que c’est dangereux" », raconte l’ex-premier ministre (cf. Public Sénat, 29/2/2012).

         En plaçant le « national » au centre du débat électoral au détriment du social, Sarkozy a exploité le terrain qui lui était le plus favorable. La crise financière ayant été au centre de l’actualité au cours de la période récente (cf le « feuilleton » sur la perte du triple A), le président-candidat ne pouvait pas éviter d’aborder les questions économiques. Mais malgré le soutien de la chancelière allemande, Angela Merkel, malgré les rapports publiés par les think tanks du grand patronat - comme la fondation Montaigne, cherchant à « démontrer » que le bouclier fiscal n’avait pas profité aux plus riches - les citoyens n’ont pas été convaincus. De même que la gauche ne parvient jamais à convaincre le peuple qu’elle est meilleure que la droite pour expulser les immigrés ou défendre « l’identité nationale », de même la droite ne parvient jamais, en France, à faire croire qu’elle défend les pauvres.

         On peut voir dans l’annonce faite par François Hollande de créer une tranche d’impôts à 75% pour les plus riches, un « coup médiatique » comparable à celui de Sarkozy en 2007 avec le ministère de l’Identité nationale. Même effet de surprise, même usage du « scoop » télévisé, même stratégie visant à frapper l’opinion pour lancer une polémique permettant de placer le débat électoral sur son terrain.

La droite a dénoncé cette mesure, en la présentant comme inefficace sur le plan économique, donc comme un « faux problème » agité par la gauche pour des raisons « symboliques ». Mais symbolique ne veut pas dire sans effet réel. Dans une démocratie d’opinion, les luttes symboliques occupent toujours une place essentielle. La polémique sur le ministère de l’Identité nationale avait obligé Ségolène Royal à agiter des petits drapeaux tricolores. La polémique sur les « 75% » a contraint les représentants des classes les plus riches à justifier leurs privilèges. Les sondages ont montré en effet qu’une grande majorité de Français étaient favorables à cette mesure, sauf… ceux qui votent UMP. Dans le milieu sportif on a vu s’affronter les représentants des « riches » (comme le président de la Ligue de football professionnel, Frédéric Thiriez, qui voit dans cette mesure « la mort programmée des équipes françaises » ) et ceux qui, à l’instar de Claude Onesta, entraîneur emblématique de l’équipe de France de handball, affirment : « les impôts cela ne tuera pas le foot » (Libération, 3/3/2012).

A l’occasion de cette polémique, deux arguments classiques (liés entre eux) visant à justifier les inégalités économiques ont ressurgi. Le premier consiste à affirmer que la richesse est la récompense du talent et le second prédit que l’augmentation des impôts fera fuir les riches et provoquera l’écroulement de l’économie.

Mais ce type d’arguments n’a aucune chance de convaincre les citoyens. Au contraire, affirmer que la richesse est la récompense du talent est une insulte pour tous ceux qui exercent leur métier avec talent pour un salaire modeste.  Et au moment où une étude américaine montre que « plus on est riche, moins on est solidaire » (Le Monde, 29/12/ 2012 ), on ne voit pas comment le peuple français pourrait éprouver de la compassion pour les milliardaires qui ont choisi l’exil plutôt que la solidarité nationale.

On ne sera donc pas surpris de constater que la rhétorique national-sécuritaire soit à nouveau à l’ordre du jour du côté de l’UMP. Commentant le discours de Bordeaux, le Journal du dimanche (3 mars 2012) titre : « Sarkozy revient à ses idéaux de 2007 ». Présenter comme des « idéaux » des propos qui font de la viande halal une menace pour l’identité nationale, en dit long sur l’objectivité d’un titre appartenant à Mr Lagardère. Il est sûr que ce membre éminent du petit groupe des « 75% » préfèrerait qu’on parle d’« identité nationale » plutôt que d’inégalités sociales.

Par Gerard Noiriel
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Samedi 11 février 2012 6 11 /02 /Fév /2012 12:03

La « petite phrase » de Claude Guéant affirmant que « toutes les civilisations ne se valent pas » a suscité le « buzz » médiatique que ses conseillers en communication avaient prévu. Il s’agit de préparer le terrain pour l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy, campagne qui sera axée sur les « valeurs » (sic). Ces gens-là maîtrisent parfaitement l’art de la « performance » sur lequel j’essaie de réfléchir dans ce blog. L’art de faire en sorte que des mots savamment placés à l’intérieur d’un discours sortent de leur insignifiance pour devenir des sujets de polémique ayant des effets de masse (mesurés par les sondages).

Conformément aux principes que j’essaie de respecter ici, je me tiendrai à distance de la polémique. Et plutôt que d’exprimer, après tant d’autres, le dégoût que m’inspire ce genre de « petites phrases », je voudrais alimenter la réflexion en privilégiant des enjeux de connaissance.

Cette affaire a placé sous les feux de la rampe un personnage qui a été totalement ignoré en son temps : le comte Arthur de Gobineau, auteur d’un Essai sur l’inégalité des races (publié en 1853-1855). De nombreux commentateurs ont présenté Gobineau comme l’inspirateur direct des propos de Guéant. Dans une tribune publiée par le Monde (10/02/2012), Patrick Chamoiseau écrit : « Ecoutons le "bon sens" du comte de Gobineau : "Les peuples ne dégénèrent que par suite et en proportion des mélanges qu'ils subissent, et dans la mesure de qualité de ces mélanges (…). Le coup le plus rude dont puisse être ébranlée la vitalité d'une civilisation, c'est quand les éléments régulateurs des sociétés et les éléments développés par les faits ethniques en arrivent à ce point de multiplicité qu'il leur devient impossible de s'harmoniser, de tendre, d'une manière sensible, vers une homogénéité nécessaire, et, par conséquent, d'obtenir, avec une logique commune, ces instincts et ces intérêts communs, seules et uniques raisons d'être d'un lien social…". Commentaire de Chamoiseau : « On croirait entendre le cahier des charges du ministère de l'identité nationale, ou la feuille de route de ceux qui se donnent la mission explicite de protéger la civilisation française contre les invasions ! »

S’il est tout à fait légitime qu’un écrivain ait recours à des images fortes pour marquer les esprits, l’historien ne peut pas épouser cette perspective car son rôle est de restituer la logique d’une pensée en la replaçant dans son contexte. D’un point de vue historique, je pense que l’on ne peut pas faire de Guéant l’héritier direct de Gobineau. Rappelons en deux mots qui était ce personnage. Si l’on prend en considération l’ensemble de son œuvre, on constate qu’il correspond à un profil d’intellectuel que la IIIe République a rendu caduc. C’est le profil de l’« homme complet », inventé par la philosophie des Lumières, à la fois écrivain, philosophe et acteur de la vie politique. Gobineau a été le secrétaire d’Alexis de Tocqueville lorsque celui-ci était ministre (au lendemain de la révolution de 1848), puis il a poursuivi une carrière de diplomate dans plusieurs pays du monde, avant d’être « remercié » par le pouvoir républicain en 1877. Grand voyageur, Gobineau a été aussi anthropologue, historien, journaliste, écrivain, poète, dramaturge. Dans la trentaine d’ouvrages qu’il a publiés, son Essai sur l’inégalité des races apparaît comme un texte isolé ; l’essentiel de son œuvre étant tourné vers la littérature.

Issu d’une famille noble chassée du pouvoir par la Révolution française, le comte Arthur de Gobineau a vécu son enfance dans les souvenirs de la grandeur passée de l’aristocratie et dans le ressentiment à l’égard des bourgeois qui l’ont mis au rencart. Avec son livre sur l’inégalité des races, il cherche à élucider son histoire personnelle et celle de sa lignée. Il s’inscrit dans une tradition de pensée qui prolonge la thèse aristocratique des « deux races » (en gros, cette thèse justifie les privilèges de la noblesse en affirmant que ses membres sont les descendants de la race des Francs qui ont vaincu la race des Gaulois). Gobineau mobilise les écrits des anthropologues, des médecins, des naturalistes et des voyageurs de son temps, pour prouver « scientifiquement » l’injustice qui a été faite à sa famille. Selon lui, les races pures qui existaient au début de l’humanité se sont mélangées au cours des siècles pour former une nouvelle civilisation. Mais celle-ci mourra « le jour où l’élément ethnique primordial sera noyé sous une race étrangère ».

L’argument qui sous-tend tout le livre est que la démocratie, en donnant le pouvoir au peuple, provoquera l’élimination de l’aristocratie (aristoï en grec signifie les « plus forts », les « meilleurs ») et donc la disparition de la civilisation française. Cette thèse est insérée dans une perspective qui se veut universelle et qui illustre les préjugés courants à l’époque sur les peuples non-européens. Quand on observe un nègre, écrit Gobineau, « l’esprit se rappelle involontairement la structure du singe ». Et il ajoute que l’Océanie offre les spécimens les « plus hideux, les plus repoussants de ces êtres misérables »

On comprend que Gobineau soit généralement présenté comme le premier penseur « raciste ». Il sera d’ailleurs abondamment cité par les politiciens d’extrême droite tout au long du XXe siècle. Mais dans son Essai, Gobineau écrit aussi que les « Chinois sont plus civilisés que nous », que les Noirs ont plus de dispositions pour les arts que les Blancs, et que les mélanges entre ces deux races sont « les plus heureux ». Il présente également un portrait élogieux des Juifs.

Pour comprendre ces contradictions, il faut se rappeler que les aristocrates défendent alors la thèse de l’inégalité initiale des races car pour eux le peuple est issu d’une race inférieure. Gobineau affirme qu’un véritable fossé sépare « nos doctrines morales de celles des paysans ». C’est pourquoi, ajoute-t-il, ils n’entendent rien à notre civilisation (…). Aux portes mêmes de la capitale commence une nation tout autre que celle qui est dans les murs. En France, il y a dix millions d’âmes agissant dans notre sphère de sociabilité et vingt-six millions en dehors (…). Il en est de ces masses absolument comme de certains sauvages ; au premier abord on les juge irréfléchissantes et à demi-brutes parce que l’extérieur est humble et effacé, puis on constate que cette antipathie est volontaire ». Les paysans se voient « comme une autre espèce ». C’est pourquoi ils « nous regardent presque comme des ennemis ». Farouchement hostile à l’intervention de l’État dans la société, Gobineau estime que le triomphe de la démocratie est inéluctable. Son pessimisme découle du sentiment d’impuissance dans lequel vit désormais la vieille aristocratie.

Comme le montrent les extraits que j’ai cités ici, le « nous » de Gobineau n’est pas le « nous » Français, mais le « nous » aristocrates. Pour lui, les paysans ne font pas partie de la « nation ». On ne peut donc pas considérer Gobineau comme l’inspirateur des discours actuels sur « l’identité nationale ». C’est l’inverse qui est vrai. Le discours aristocratique est une machine de guerre contre l’identité nationale, qui est un concept républicain, fondé sur la notion de souveraineté du peuple et d’égalité entre tous les citoyens.

Ce n’est pas un hasard si le mot « racisme » apparaît en France au début du XXe siècle (pendant l’affaire Dreyfus). En tant que doctrine politique, le racisme présuppose l’égalité et l’homogénéité des citoyens appartenant à un même Etat national. C’est le peuple français tout entier qui est désormais érigé en « aristocratie » face aux autres peuples de la terre. Ceux qui tentent de discréditer les propos de Claude Guéant en affirmant qu’ils ne sont pas « républicains » font fausse route. Ils ne veulent retenir qu’une facette de la République : les droits de l’homme. Mais la République c’est aussi le régime politique qui a justifié la colonisation au nom de la supériorité de la civilisation française ; le régime qui a placé, dès la Première Guerre mondiale, les travailleurs immigrés issus des pays en guerre avec la France, dans des camps de concentration. 

Inutile d’en dire plus pour le moment. Etant donné que la droite va placer la question des « valeurs républicaines » au centre de la campagne des élections présidentielles, j’aurai l’occasion d’y revenir dans ce blog.

J’ai développé cette analyse dans l’étude suivante : Gérard Noiriel, « Aux sources de la question raciale. Doctrines racistes et domination sociale », in Didier Fassin (dir), Les nouvelles frontières de la société française, La Découverte, 2010.

Par Gerard Noiriel
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  • : 01/01/2011
  • : La "performance" au sens le plus large du terme, c'est la capacité de penser et de créer pour agir. Telle est la philosophie de ce blog, qui traite des questions situées à l'intersection de la science, de la culture et de la politique. Il prolonge les activités de l'association DAJA(http://www.daja.fr) que j'ai fondée pour renforcer les liens entre artistes, chercheurs et militants associatifs.
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