Mercredi 31 octobre 3 31 /10 /Oct 15:17

Lorsqu’il a remis la médaille de Paris à Lorànt Deutsch (4 juin 2010), Bertrand Delanoë a souligné que la ville avait voulu honorer l’auteur de Métronome, l’histoire de France au rythme du métro parisien (Michel Lafon, 2009), parce qu’il avait su faire partager aux lecteurs son « amour de Paris », tout en leur offrant une « vraie vision » de son passé.

Les historiens qui ont protesté contre cette reconnaissance officielle ont dénoncé les erreurs historiques et l’orientation royaliste de ce livre. Mais on peut aller plus loin en faisant le lien avec le projet de Maison de l’Histoire de France lancé par Nicolas Sarkozy. Ce projet, qui vient d’être abandonné, était justifié en effet par des arguments comparables à ceux du maire de Paris. Dans les deux cas, il s’agissait de promouvoir une histoire capable de susciter de « l’amour » (l’amour de Paris et l’amour de la France).

Les hommes politiques ont spontanément tendance à privilégier ce que j’appelle l’histoire-mémoire. C’est une histoire qui cimente des identités collectives (« nous Parisiens », « nous Français », etc.) en jouant sur des ressorts affectifs. Une histoire qui réhabilite des victimes, qui dénonce des coupables, qui distribue les éloges et les blâmes. L’énorme succès du livre de Lorànt Deutsch (deux millions d’exemplaires vendus) s’explique avant tout parce qu’il exploite ces ressorts identitaires pour séduire le grand public.

Les historiens professionnels récusent (pour la plupart d’entre eux) ce type d’histoire-mémoire, parce que la science qu’ils pratiquent et qu’ils enseignent obéit à d’autres principes. Le but civique de la connaissance est de favoriser l’émancipation des individus en développant leur esprit critique. Des citoyens émancipés, ce sont des citoyens qui pensent par eux-mêmes et qui choisissent leurs affiliations en connaissance de cause, pour des raisons rationnelles (ce qui n’interdit pas, évidemment, les motivations affectives). Des citoyens émancipés, ce sont aussi des hommes et des femmes qui ont appris à douter de leurs propres croyances. C’est un exercice douloureux pour tout le monde, mais Diderot disait déjà que le but ultime de l’éducation était de combattre les préjugés en mettant « le peuple à la gêne ».

En rendant un hommage solennel à Jules Ferry et à Marie Curie, le jour de son investiture (15 mai 2012), le nouveau président de la République a fait l’éloge de  « l’école comme émancipation », présentant « la connaissance, le goût d’apprendre, la jubilation de la découverte, le sens de la curiosité intellectuelle » comme autant de « trésors auxquels l’Ecole a pour vocation de préparer les jeunes consciences, tous les enfants de la Nation ».

Ce rappel de l’idéal des Lumières est réconfortant. Malheureusement, en ciblant son discours uniquement sur le milieu scolaire, François Hollande a considérablement affaibli la portée civique de son propos. On peut craindre que la nouvelle politique culturelle qui s’ébauche entérine, une fois de plus, la division du travail héritée d’André Malraux : un discours sur le savoir à destination des enseignants et des élèves ; un discours sur l’éducation populaire à destination des associations et des « jeunes de banlieue » ; un discours sur la création à destination des artistes et des publics cultivés.

Faire porter toute la responsabilité de l’éducation civique sur les épaules des enseignants et des travailleurs sociaux revient à dédouaner de leurs responsabilités les autres acteurs de la sphère publique. C’est aussi une manière de conforter les préjugés ethnocentristes des élites qui pensent qu’elles n’ont plus rien à apprendre et que seuls les élèves ou les pauvres ont besoin d’être « éduqués ».

Il est légitime que l’Etat s’efforce de répondre aux revendications et aux aspirations des différentes professions qui remplissent aujourd’hui des missions culturelles. Mais dans le même temps, il faut lutter contre l’atomisation des milieux que favorise l’institutionnalisation de la culture. Il faut inciter les artistes, les enseignants-chercheurs et les associations d’éducation populaire à travailler ensemble dans le respect des compétences de chacun. Tous ceux qui se sont engagés dans ce genre de démarche savent combien elle est difficile, fragile, ingrate. Au lieu de célébrer les auteurs déjà consacrés par le marché, la gauche ferait mieux d’encourager publiquement les expériences que mènent, loin des caméras et des micros, ceux qui  croient encore à l’idéal universaliste des Lumières.

Soutenir ce genre d’expériences n’est pas seulement une exigence civique. C’est aussi un moyen d’appréhender concrètement des problèmes trop souvent négligés. Quel rôle peut jouer l’art dans la transmission du savoir ? Quel rôle peut jouer la science dans le développement de la création ? Comment les publics auxquels nous nous adressons s’approprient-ils nos discours et nos œuvres ? C’est en répondant à ces questions que l’on pourra redynamiser la culture publique en lui donnant de nouvelles armes pour résister aux lois du marché.

(Tribune parue dans le Monde du 11 octobre 2012)

 

 

 

 

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Mercredi 20 juin 3 20 /06 /Juin 12:23

Certains lecteurs se sont émus du ton quelque peu désenchanté de mon dernier blog. En s’interrogeant sur l’utilité des intellectuels, est-ce qu’on ne risque pas d’alimenter le populisme ambiant ?

Les réflexions de Pierre Bourdieu  sur le « secret de polichinelle bien gardé », que j’évoquais dans ce blog, fournissent des éléments de réponse à cette question. C’est pourquoi je voudrais y revenir aujourd’hui. Cette formule un peu provocatrice est extraite de son dernier cours de sociologie au Collège de France. On peut le lire à la fois comme le bilan d’une vie consacrée à la science et comme un « testament intellectuel ».  Bourdieu critique un courant de la sociologie des sciences (dont Bruno Latour est l’un des principaux représentants en France) que l’on peut qualifier de « relativiste » au sens où il réfute les critères traditionnels qui définissent les disciplines scientifiques par opposition à la littérature (l’objectivité, la vérité, etc.).

         Ce courant « relativiste » a multiplié les recherches empiriques pour montrer que, dans la pratique, la science ne fonctionnait pas comme les chercheurs disent qu’elle fonctionne. Je me suis moi-même inspiré de cette sociologie des sciences pour mettre en évidence l’immense écart qui existait entre les pratiques des historiens et leurs discours sur ces pratiques.

Bourdieu évoquent les « secrets de polichinelle bien gardés » non pas pour nier l’intérêt de ces recherches sur les activités scientifiques, mais pour critiquer les conclusions épistémologiques qu’en tirent les philosophes qui cherchent à nier la spécificité de la démarche scientifique. Le fossé entre discours et pratiques n’empêchent pas, en effet, que les normes idéales qui gouvernent le travail des savants puissent exercer leurs effets sur ces pratiques. Prenons l’exemple de « l’objectivité de l’histoire ». De nombreux travaux ont montré que cette norme scientifique avait servi, dans les faits, à légitimer les conceptions dominantes de l’histoire (blanche, bourgeoise, masculine, nationale, etc.). Néanmoins, tous ceux qui ont contesté ces visions partielles et partiales du passé l’ont fait au nom du principe d’objectivité, en retournant l’argument contre ceux qui l’avaient mobilisé à leur profit.

Inversement, comme je l’ai montré à propos des écrits sur l’histoire du journaliste-historien François Furet, la dénonciation du « positivisme naïf » des historiens défendant l’objectivité de l’histoire a très souvent servi de prétexte pour  discréditer l’autonomie de la recherche scientifique et la placer sous la dépendance des médias ou du pouvoir politique.

         S’il faut s’attaquer aux « secrets de Polichinelle bien gardés », ce n’est donc pas pour invalider les idéaux de la science, mais pour se donner les moyens d’exercer son métier de chercheur de façon plus lucide. C’est la meilleure façon de faire face au désenchantement, et parfois au cynisme, qui guette ceux qui ont trop cru, dans leur jeunesse, au monde idéal de la science.

         Le même type de raisonnement peut être appliqué, me semble-t-il, aux formes d’engagement qui caractérisent les intellectuels. Ceux qui prétendent « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » devraient commencer par appliquer à leur propre milieu les conseils qu’ils donnent aux autres. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Gallimard, cool. « Folio », 2005 (1996)

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Vendredi 18 mai 5 18 /05 /Mai 17:43

Je fais partie d’une génération d’historiens dont la vie professionnelle a été, sinon bouleversée, du moins fortement affectée par l’irruption du Front National dans la vie politique française. Nous pensions que les discours xénophobes, les célébrations chauvines de « l’identité française » appartenaient au passé, à l’histoire de nos parents ou de nos grands-parents.

Lorsque la propagande nationaliste a ressurgi brutalement dans le discours politique (au début des années 1980), elle nous a paru tout d’abord anachronique et irrationnelle. Nous l’avons attribuée à une perte de mémoire collective. Seule la méconnaissance des horreurs auxquelles ces manipulations identitaires avaient abouti dans la première moitié du XXe siècle pouvait expliquer sa résurgence. J’en ai tiré pour ma part la conclusion qu’il fallait combattre simultanément sur deux fronts. D’une part, il était urgent de combler les lacunes de la recherche en montrant que l’immigration était une dimension essentielle de l’histoire contemporaine de la France. D’autre part, il fallait s’engager dans un immense travail d’éducation civique, en nouant des liens étroits avec le milieu associatif.

         Si l’on examine sans complaisance les résultats de la dernière consultation électorale, force est de reconnaître que cette stratégie a échoué. Jusqu’ici en effet, jamais un candidat d’extrême droite n’avait atteint un tel score à une élection présidentielle. Mais la multitude des experts qui ont commenté les 18% de Marine Le Pen sont rapidement tombés d’accord pour attribuer ce score à la « souffrance » des classes populaires. Alors que pendant 30 ans, nous avions répété que pour combattre efficacement le FN, il fallait développer l’éducation civique, à l’heure du bilan cet argument a été complètement occulté. Deux grandes raisons peuvent expliquer ce silence.

La première est liée aux mutations récentes du champ politique. A partir des années 1980, la bureaucratisation de la société et la  crise de la grande industrie ont liquidé les mouvements de masse entraînant une perte d’autonomie du politique au profit des médias. La « démocratie de partis » a laissé la place à la « démocratie d’opinion ». Le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène est à mes yeux une conséquence directe de ces mutations. Le triomphe de la politique-spectacle a créé en effet des opportunités dont s’est  saisi Jean-Marie Le Pen, en développant la stratégie des « petites phrases » conçues comme des « bombes médiatiques » qui prennent leur place dans l’actualité au côté des crimes, des catastrophes, des procès etc.

Les journalistes, pris dans les  rouages de cette machine médiatique, sont contraints d’accorder de l’importance à ces poseurs de « bombes », contribuant ainsi à l’héroïsation des leaders d’extrême droite. Puisque ces derniers sont devenus des personnages centraux du récit médiatico-politique, les électeurs se sentent autorisés à voter pour le Front National. La réputation sulfureuse de ce parti séduit tout particulièrement ceux qui n’ont plus rien à perdre et qui cherchent à exprimer de la façon la plus radicale possible leur refus d’une société qui ne leur fait pas de place. Une différence majeure entre l’extrême droite des années 1930 et celle d’aujourd’hui tient donc au fait que le Front National est totalement intégré dans le système politico-médiatique. En affirmant que les électeurs ayant voté pour ce parti ont exprimé leur « souffrance », les professionnels de la parole publique ont pointé, même si c’est sur le mode compassionnel, un doigt accusateur vers le peuple, détournant du même coup l’attention de leurs propres responsabilités dans la perpétuation du système.

La seconde raison qui explique le consensus sur « le vote souffrance » tient au fait que les intellectuels (au sens large du terme, i.e. tous ceux qui commentent l’actualité en public) ne peuvent pas examiner de façon critique les principes qui fondent leur identité collective. Evoquant les présupposés qui gouvernent l’activité des savants, Pierre Bourdieu parlait d’un « secret de polichinelle bien gardé ». Tous les chercheurs savent que dans la pratique, les principes qu’ils proclament haut et fort en public ne fonctionnent pas, mais personne ne le reconnait publiquement[1].

         Le même raisonnement vaut pour les intellectuels. Depuis l’affaire Dreyfus, ceux-ci ont construit leur identité collective autour d’un idéal d’éducation civique, présentée comme une arme majeure pour combattre les préjugés, l’intolérance et le racisme. Mais jamais les intellectuels n’ont cherché à savoir quel était l’impact réel de leurs discours sur les publics auxquels ils s’adressent, comme s’ils craignaient que le sol se dérobe sous leurs pieds.

Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir,  éditions, 2001, p. 152.

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Jeudi 19 avril 4 19 /04 /Avr 19:02

Etant donné que la question du « populisme » a été au cœur des polémiques publiques au cours des derniers mois, on aurait pu penser que la « culture populaire » serait un objet de débat pendant la campagne des élections présidentielles. Mais force est de constater qu’il n’en a rien été, pas même à gauche. Les propositions sur la culture de François Hollande n’y font pas allusion. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il évoque dans son projet la question de « l’éducation populaire », en la présentant comme « l’une des conditions majeures d’une transformation progressive de notre société », mais le rapport du peuple à la culture n’est pas explicitement abordé.

Paradoxalement, la dernière tentative visant à débattre publiquement de ce sujet est venue de la droite. En 2010, un rapport rédigé par le cabinet de Frédéric Mitterrand,

intitulé La culture pour chacun, s’appuyant implicitement, et pour les besoins de sa cause, sur les analyses critiques de Pierre Bourdieu, voire sur celles de Jacques Rancière, reprochait aux "élites" d’avoir imposé aux classes populaires leurs propres normes, contribuant ainsi à une "intimidation sociale" les éloignant de la culture légitime. La "culture pour chacun" apparaissait, dans cette perspective, comme une nouvelle stratégie pour lutter contre les inégalités culturelles en réhabilitant les cultures populaires.

Ce rapport a suscité une véritable levée de boucliers chez les professionnels de la culture. On a reproché au ministère de dresser un bilan négatif de l’action de l’Etat pour justifier les coupes sombres dans les financements publics. Quand on veut noyer son chien on l’accuse de la rage.

En Allemagne, une vive polémique a éclaté récemment autour des mêmes enjeux. Les auteurs de l’ouvrage intitulé Der Kulturinfarkt (L’infarctus culturel) tentent eux aussi de réhabiliter l’économie libérale en matière culturelle en dénonçant l’incapacité des pouvoirs publics à combattre les inégalités. Selon eux, 10 milliards d’euros d’argent public sont dépensés chaque année pour la culture, mais cette manne ne bénéficie qu’à 10% de la population allemande. Pour résoudre cette injustice, ils prônent des solutions radicales : fermeture de la moitié des institutions culturelles actuellement en service et recours massif au mécénat privé

Comme on le voit à travers ces deux exemples, ce sont aujourd’hui les gouvernements de droite et les penseurs libéraux qui invoquent la « culture populaire » pour refonder la politique culturelle. La gauche, qui a pourtant joué un rôle moteur tout au long du XXe siècle dans la démocratisation de la culture, semble tétanisée. Ses représentants préfèrent ne pas voir qu’il existe aussi des formes de domination sociale au sein de cet univers. Ils ne proposent donc aucune solution nouvelle pour réduire la « fracture culturelle ».

Etant donné que François Hollande a indiqué pendant la campagne électorale que le spectacle vivant serait sa « grande priorité » s’il était élu, je limiterai mon analyse à l’examen de ce secteur de la Culture pour tenter d’expliquer les raisons de ce silence.

Depuis les années 1950, la gauche a construit son hégémonie dans la culture publique en défendant deux grandes exigences démocratiques. D'une part, il fallait donner aux créateurs les moyens de travailler "librement", à l'abri des interventions directes du pouvoir politique et des exigences du marché capitaliste (la loi de l'offre et de la demande). D'autre part, l'Etat devait remplir sa "mission de service public" en permettant aux classes populaires d’avoir accès aux biens culturels.

Ces deux finalités de l’action publique ont abouti à une division du travail au sein du monde de la culture. D’un côté, l’autonomisation des activités artistiques a permis à ceux que j’appelle les « créateurs de plateau » de se concentrer sur leur art, de cultiver leurs compétences sans avoir besoin de se préoccuper du public ni de s'interroger sur les finalités civiques de leur métier. D'un autre côté, la lutte contre les inégalités culturelles a été prise en charge par des associations développant des activités socio-culturelles destinées aux milieux populaires, mais qui sont dévalorisées par les porteurs de la culture légitime.

Travaillant depuis trois ans avec des artistes, des chercheurs en sciences sociales et des militants associatifs sur des spectacles qui s’adressent au premier chef à des publics populaires, j’ai pu constater dans toutes les villes de France où nous sommes passés la force de ce clivage et l’ampleur des frustrations accumulées. Même s’il existe des endroits où les deux milieux parviennent à travailler ensemble, le plus souvent les travailleurs sociaux qui développent des actions socio-culturelles dans les quartiers ont le sentiment d’être méprisés par les institutions culturelles légitimes, et utilisés par les artistes quand ceux-ci ont besoin de remplir leurs « quotas » de spectateurs issus du peuple et de la « diversité ».

On ne cesse de nous répéter que la finalité civique de la culture est de renforcer le lien social, mais les professionnels du monde culturel donnent chaque jour l’exemple du contraire. L’étatisation de la culture a donné naissance à de petits milieux institutionnalisés qu’il est extrêmement difficile de faire travailler ensemble. Les logiques de financement public viennent même dissuader ceux qui veulent œuvrer dans ce sens.

Si la gauche ne prend pas ce problème à bras le corps, c’est parce qu’il l’affecte de l’intérieur. Le financement des activités culturelles est assuré aujourd’hui par les collectivités locales qui sont en majorité de gauche. Lancer un débat sur la crise de la culture publique nécessiterait donc un examen auto-critique de leur part. Démarche d’autant plus improbable qu’elle aboutirait à étaler publiquement les contradictions internes à la gauche, puisque le clivage évoqué plus haut oppose des milieux professionnels qui lui sont favorables.

François Hollande a annoncé que, s’il était élu, il lancerait un débat pour préparer une loi d’orientation sur le spectacle vivant. Mais depuis trente ans, un grand nombre de débats de ce type ont eu lieu et ils n’ont pas résolu les problèmes évoqués plus haut, car cela nécessiterait de se tenir à distance des enjeux de pouvoir et des intérêts corporatistes qui s’affrontent régulièrement dans ce genre de confrontations.

Défendre l’idéal de la « culture pour tous » nécessite aujourd’hui de combattre les effets négatifs de l’étatisation de la culture. Plutôt que de laisser ce rôle au marché, l’Etat

doit montrer qu’il peut aussi agir contre lui-même pour résoudre ses crises internes. Le meilleur service qu’un gouvernement de gauche pourrait rendre aujourd’hui à la culture populaire serait d’œuvrer au renforcement des liens entre les différents acteurs institutionnels de la sphère culturelle, en faisant en sorte qu’ils aient intérêt à travailler ensemble. .

Cf. le compte rendu de ce livre dans La lettre du spectacle vivant, 13/4/2012.

Cf. Libération, 27 mars 2012

Pour une analyse plus approfondie de cette question, je renvoie à mon livre Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, Agone, 2010.

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Mardi 3 avril 2 03 /04 /Avr 13:19

Le 24 février 2012, Omar Sy a reçu le César du meilleur acteur français pour sa performance dans Intouchables. Les journalistes ont salué l’événement en soulignant qu’il était le premier acteur noir ayant obtenu cette distinction.

En apprenant cette nouvelle, j’ai eu une petite pensée pour Rafael, le clown Chocolat, le premier artiste noir ayant connu la célébrité en France. J’ai raconté dans mon dernier livre (Chocolat clown nègre, Bayard, 2012) l’histoire extraordinaire de cet esclave cubain, vendu à un marchand portugais, arrivé à Paris en 1886, et qui triomphe au Nouveau Cirque en 1888, dans une pantomime nautique intitulée la Noce de Chocolat.

Certes, avant lui, d’autres artistes noirs avaient fréquenté les scènes parisiennes. On peut les regrouper autour de deux pôles. Le premier, le plus valorisé, est celui du théâtre. Sylvie Chalaye (Du Noir au Nègre. L’image du Noir au théâtre, L’Harmattan, 2000) a montré qu’avant la Première Guerre mondiale, aucun artiste noir n’avait pu percer comme comédien à Paris ; alors qu’à Londres, l’acteur noir américain Ira Aldridge s’était imposé dès le milieu du XIXe siècle dans les rôles shakespeariens.

Le pôle opposé au théâtre est celui des spectacles de rue ou des fêtes foraines. Les artistes noirs parviennent très tôt à se faire une petite place dans ces formes de culture populaire. Bien que la plupart d’entre eux soient restés anonymes, ils acquièrent une petite notoriété locale, comme musiciens, lutteurs, cracheurs de feu, etc.

Le cirque et le music hall se situent entre ces deux pôles extrêmes. C’est là qu’on trouve les principales innovations du « show business » né à New York et à Londres. Ces spectacles de masse vont servir de tremplin pour un petit nombre d’artistes noirs leur permettant d’atteindre la notoriété. Les cafés-concerts et les music halls  programment dans un premier temps des minstrels (artistes blancs grimés en noir) qui familiarisent le public parisien avec des spectacles issus de la culture des esclaves afro-américains. Puis les minstrels sont remplacés par des artistes noirs, la plupart venus des Etats-Unis. Mais ceux-ci ne font pas carrière en France et le public ne retient pas leur nom.

A partir des années 1870, les choses commencent à changer. Deux artistes noirs connaissent un réel succès sur les scènes parisiennes. Il s’agit du dompteur Delmonico et de la trapéziste Olga.

L’affiche de Jules Chéret intitulée Delmonico le célèbre dompteur noir (1874) montre que ce qui séduit le public de l’époque, c’est l’affrontement de l’homme noir et de la bête sauvage. La presse alimente ce fantasme en colportant des récits affirmant que Delmonico a été dévoré par un lion à Berlin (Le Figaro, 17/8/1875). Peu de temps après, il réapparait sur la scène parisienne. Mais c’est parce qu’il a été grièvement blessé par une lionne que les journalistes parlent à nouveau de lui.

Olga, la trapéziste, devient célèbre sous le nom de « miss Lala ». Née en Russie en 1858 d’un père noir et d’une mère blanche, tous deux artistes de cirque, elle est surnommée la « Vénus des tropiques » et surtout la « mulâtresse canon ». Elle triomphe au cirque Fernando en 1878. Elle aussi est représentée sur une affiche de Jules Chéret (1880). Mais c’est grâce au tableau d’Edgar Degas Miss Lala au cirque Fernando (1879) qu’elle est passée à la postérité (cf. Marilyn R. Brown, « Miss Lala’s Teeth : Reflections on Degas and “Race” », The Art Bulletin, déc. 2007).

Il faut néanmoins insister sur le fait que ces artistes noirs n’ont connu qu’un succès éphémère en France. Ils appartiennent au monde cosmopolite du cirque et du music hall, peuplé d’artistes qui circulent de villes en villes, souvent des deux côtés de l’Atlantique.  Leur couleur de peau a contribué à leur succès pour des raisons qui s’inscrivent dans la logique exotique des exhibitions, comparables à celles qui expliquent la naissance des « villages nègres ».

Rafael, le clown Chocolat, peut être considéré comme le premier artiste noir de la scène française parce qu’il a réussi à construire une relation durable avec le public français, fondée sur une identification contradictoire (attirance et rejet ; admiration et mépris). En inventant la comédie clownesque, Foottit et lui ont incarné les deux personnages symbolisant les rapports entre le monde blanc et le monde noir. Grâce à la démocratisation du spectacle vivant, au triomphe de la presse de masse, de la publicité et du cinéma muet, Chocolat devient un personnage familier pour un très grand nombre de Français, même si la majorité d’entre eux ne l’ont jamais vu sur scène.

Bien que son succès soit dû au fait qu’il incarnait fréquemment le stéréotype du nègre stupide et craintif Rafael, le clown Chocolat, a ouvert le chemin qui permettra aux artistes noirs des générations suivantes, de Joséphine Baker à Omar Sy, d’être reconnus par le public français comme des artistes à part entière.

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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