Dimanche 6 mars 7 06 /03 /Mars 22:25

Le journaliste Eric Zemmour s’est taillé une belle réputation médiatique en affirmant (en autres) que « Les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » ; ce qui lui a valu d’être condamné par  la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris.

Les arguments développés par Zemmour pour sa défense (Cf. Libération du 11/1/2011) peuvent être synthétisés ainsi :

1. Je dis des vérités (des « réalités ») que le lobby antiraciste refuse d’admettre. (« Mes propos sont brutaux, mais la réalité est brutale », « la réalité n’existe pas pour ces Messieurs », etc ).

2. Si je suis inculpé, c’est parce que je suis victime de ce lobby. Il est tellement puissant que les Français n’osent plus dire ce qu’ils pensent.

3. Je continuerai mon combat car je parle au nom des Français brimés et je défends la liberté d’expression gravement menacée aujourd’hui par le « politiquement correct »

La croisade de Zemmour est fortement soutenue par une partie de l’UMP. Le député Jacques Myard l’approuve car il pense lui aussi qu’il « faut appeler un chat un chat et (faire) cesser l'hypocrisie". La députée villiériste, Véronique Besse, s’inquiète pour sa part «  que la France ne soit plus aujourd'hui le pays de la liberté d'expression, mais celui de la surveillance généralisée de la pensée". Une trentaine de députés de droite (dont Marc Le Fur, vice-président de l'Assemblée nationale) se sont même regroupés au sein d’un « Collectif parlementaire pour la liberté d'expression » pour soutenir Zemmour. Ils s’insurgent qu’on puisse vouloir « faire taire un journaliste qui exprime une opinion, qu'elle soit vraie ou non, parce qu'elle dérange". Selon eux, ce procès "en dit long sur la dérive qui conduit à bâillonner la liberté d'expression par les tyranneaux de la pensée unique de l'antiracisme".

Contrairement à ce qu’affirment ces élus, ce genre de polémiques n’a rien de nouveau. La rhétorique (entendue comme l’art de la persuasion) de Zemmour rappelle irrésistiblement celle qu’Edouard Drumont, le fondateur  de l’antisémitisme moderne en France, a inventée dès les années 1880 (même si son style est beaucoup moins violent et moins insultant que celui de Drumont). Cette rhétorique est à mes yeux une perversion des principes démocratiques. Ce n’est pas par hasard si La France Juive (le livre qui a rendu Drumont célèbre) est paru cinq ans seulement après la loi de 1881 sur la liberté de la presse, à un moment où apparaissent les premiers journaux de masse, dictés par la loi du profit et de la concurrence, à un moment où s’impose aussi ce qu’on appelle depuis cette époque : « l’actualité ».

Journaliste obscur de la presse catholique, Drumont a trouvé dans ce livre la recette miracle permettant d’acquérir de l’audience : faire scandale en surfant sur les évidences du « sens commun » (ce que tout le monde sait parce que les journaux, et aujourd’hui la télévision, en ont parlé) pour servir la soupe aux dominants, tout en se présentant comme une victime. Le thème de l’immigration est un sujet en or pour tous ceux qui poursuivent ce genre d’objectif. Dans les années 1880, l’ennemi n’est pas le terroriste islamiste mais l’espion allemand et le clivage gauche/droite  prend la forme d’un combat entre les républicains laïques et les conservateurs catholiques. Drumont construit son discours antisémite en établissant une équivalence entre juifs et Allemands, ce qui permet de fabriquer une nouvelle figure de l’ennemi. Les juifs ont pris le pouvoir dans les banques (Rotschild) et ruinent notre économie. Espions, criminels, anarchistes, ils sapent nos institutions pour nous livrer pieds et poings liés aux Allemands. Mais comme ils sont partout, on ne peut plus les critiquer sans se faire condamner par le « lobby juif ». Les vrais Français, victimes de leurs méfaits, n’osent plus se plaindre. C’est pourquoi ajoute Drumont, aujourd’hui « nous sommes dans l’obligation de nous défendre ». Traîné lui aussi en justice par ses adversaires, Drumont y voit la preuve qu’il est persécuté par les juifs parce qu’il dit des vérités qui dérangent. « Insulté, diffamé » (…) Ma mission de sociologue est de vous montrer (les faits) tels qu’ils sont ».

         Les preuves que brandit Drumont sont du même type que celles de Zemmour. Les premières sont empruntées à la rubrique des faits divers jugés « significatifs ». Chaque fois qu’un juif (ou un individu présenté comme tel par Drumont) est impliqué dans une affaire criminelle, Drumont y voit une confirmation de ses thèses. Les autres preuves sont d’ordre statistique. Bien que la IIIe République ait interdit les catégories ethniques et religieuses,  Drumont assomme ses lecteurs de chiffres, notamment pour « démontrer » la sur-représentation des juifs dans la fonction publique[1].

         J’insiste (pour éviter les fausses polémiques qui occultent toujours les vrais débats) sur le fait qu’il ne s’agit pas ici de mettre sur le même plan le contenu des propos de Zemmour et ceux de Drumont, mais de souligner la similitude de la rhétorique utilisée par l’un et par l’autre pour avoir un impact dans l’opinion. Dans les deux cas, il y a une véritable obsession de la « vérité », de la « réalité ». Mais cette « réalité » est construite de façon arbitraire, comme l’illustre le fait de définir publiquement des personnes à partir de l’origine ou de la « race », alors que tous les gens sérieux savent que c’est le critère social qui est déterminant pour expliquer la délinquance.

Un autre point commun entre Zemmour et Drumont réside dans ce que Marc Bloch appelait « l’inégalité retournée », typique du discours de droite et d’extrême droite. Ceux qui occupent objectivement une position dominante dans la société (sur le plan économique, social, politique et culturel) se présentent comme des victimes et dénoncent les dominés comme des dominants qui les agressent. Ils peuvent ainsi apparaître comme des intellectuels qui disent la vérité au pouvoir au nom des opprimés, tout en captant la confiance de ceux qui rendent les étrangers responsables de leur malheur.

Terminons par un dernier point commun (mais la liste est loin d’être exhaustive) : Zemmour et Drumont appartiennent à la catégorie des journalistes hantés par le désir de reconnaissance. Ne parvenant pas à se faire reconnaître par la valeur de leurs écrits, il ne leur reste que la ressource du scandale. Mais ils veulent apparaître dans le même temps comme des penseurs profonds. C’est ce qui les incite à multiplier les signes extérieurs de la pensée (cf. les mots « vérité », « réalité », l’usage des chiffres etc).



[1] Pour une analyse plus détaillée, cf. Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France, Fayard, 2008.

 

 

 

 

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Dimanche 27 février 7 27 /02 /Fév 23:26

Dans une tribune publiée il y a quelques mois contre le projet d’une « Culture pour chacun » (CPC), le metteur en scène Jean-Pierre Vincent (qui a été directeur du TNS, de la Comédie française et du Théâtre des Amandiers à Nanterre) défendait « la fonction éclairante, libératoire, de l’art » (Le Monde, 19/20 décembre 2010). Malheureusement on a l’impression, en lisant son texte, que cette « fonction libératoire » s’arrête aux portes du monde artistique.

La tribune de Jean-Pierre Vincent tombe dans un travers corporatiste que l’on retrouve fréquemment aussi chez les universitaires. Alors que tous les secteurs culturels sont aujourd’hui attaqués de front par la politique libérale du gouvernement Sarkozy, au lieu d’encourager l’émergence d’un front uni, le premier réflexe de Vincent est de se désolidariser des autres composantes du monde de la culture au nom de la spécificité de l’art. Tout dialogue avec les milieux de la recherche, de l’enseignement et de l’action socio-culturelle est ainsi rendu impossible. Ce corporatisme artistique s’accompagne d’un plaidoyer élitiste dont les effets ne peuvent être que catastrophiques dans l’opinion publique. On sent dans cette tribune l’agacement de ceux que j’ai appelés les « créateurs de plateau » à l’égard des obligations pédagogiques que leur imposent les pouvoirs publics.

Certes, Jean-Pierre Vincent ne nie pas que le théâtre ait un rôle civique à jouer. Il se contente de contourner le problème en affirmant que « l’art est pédagogique en tant qu’art ». Il ressort ainsi de la naphtaline le vieux raisonnement d’André Malraux sur la communion du public avec les œuvres. Il suffirait que le peuple soit mis en contact avec l’œuvre d’art pour que le miracle démocratique se produise. « Donnez-nous plus d’argent pour nos créations sans nous demander de compte, faites venir le peuple à nos spectacles, et la question de la démocratisation sera résolue ». C’est ce leitmotiv éculé que Vincent réactive dans cette tribune, n’hésitant pas à affirmer que pour lutter vraiment contre les inégalités, il faudrait que 10% du budget de l’Etat aille à la culture. Seule une élite artistique qui n’a plus besoin du public, mais seulement de l’argent public, peut continuer à croire à cette fable de Malraux, démentie par toutes les enquêtes sociologiques. La violence des propos de Jean-Pierre Vincent à l’égard du document ministériel sur la CPC est motivée par le fait que ce document conteste frontalement le mythe de la communion avec l’œuvre, en affirmant que la « culture élitaire » contribue à « l’intimidation sociale » des milieux populaires. Même si cet argument sert ici à alimenter le populisme culturel de la droite au pouvoir, il met le doigt sur un problème que la sociologie de la culture a souligné depuis longtemps. Et ceux qui fréquentent les milieux populaires savent bien que beaucoup de nos concitoyens n’osent pas franchir aujourd’hui la porte d’une Maison de la Culture ou d’un CDN.

En présentant le problème de « l’intimidation sociale » comme de la « bouillasse pseudo-libératoire », Jean-Pierre Vincent s’enferme dans un raisonnement qu’il faut bien qualifier de « conservateur ». Ce type de discours est défendu aujourd’hui par ceux qui occupent les positions dominantes dans le champ artistique, en majorité de gauche, et par leurs puissants syndicats. En 2012, nous risquons donc d’avoir le choix entre un populisme de droite prenant prétexte de l’échec de la démocratisation pour justifier l’abandon du service public, et un élitisme de gauche défendant les « missions du service public » pour empêcher toute réflexion sur les nouvelles formes de domination sociale engendrées par l’institutionnalisation de la culture.



 

 

 

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Dimanche 20 février 7 20 /02 /Fév 20:19

 

Le collectif international « CSF-Free-Science » a été créé récemment à l’initiative de chercheurs et d'enseignants-chercheurs « inquiets du nombre croissant de scientifiques mis en danger ou empêchés dans leur activité de recherche ». Son but est « d'alerter, d'informer et de mobiliser pour protéger et soutenir la liberté de la recherche à travers le monde ».  Le collectif tiendra sa première rencontre publique le vendredi 25 février prochain, à l'Assemblée Nationale (cf. www.csf-free-science.org)

Cette initiative est  importante. Elle rejoint, en l’élargissant, celle que nous avions prise en 2005, avec Nicolas Offenstadt et Michèle Riot-Sarcey, lorsque nous avons créé le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (http://cvuh.free.fr/)

Le but du CVUH ou de CSF-Free-Science n’est pas de se substituer aux syndicats ou aux autres instances représentatives des professions universitaires pour défendre des intérêts catégoriels, négocier des augmentations de salaires ou obtenir des postes. Il s’agit de défendre, dans l’espace public, les principes qui fondent l’identité propre du métier d’enseignant-chercheur (le souci d’objectivité, l’effort de compréhension et d’explication du monde, l’esprit critique, etc.), principes qui exigent que l’on se tienne à distance de tous les pouvoirs.

En 2005, deux événements nous ont convaincus qu’il était temps de se regrouper pour défendre ces principes scientifiques et ceux qui les respectent. D’une part, il fallait se mobiliser contre la loi du 23 février 2005 qui voulait contraindre les enseignants à présenter les aspects « positifs » de la colonisation. D’autre part, il fallait protester contre l’action en justice intentée par une association (le « collectif des Antillais ») contre l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, pour « négationnisme », en référence à la loi Taubira reconnaissant les traites et les esclavages comme crime contre l'humanité. Sans pour autant souscrire à toutes les affirmations de cet historien, il nous semblait intolérable que la logique du procès prenne le pas sur la libre discussion et sur la critique savante.

Mais comme son nom l’indique le CVUH a défendu son action au nom de la vigilance et non pas au nom de la liberté, terme qu’ont privilégié ceux qui ont lancé, quelques mois après la naissance du CVUH, la pétition, puis l’association, intitulée : « Liberté pour l’histoire ». Les premiers signataires de ce texte étaient des universitaires, mais aussi des journalistes et des écrivains engagés dans un combat pour l’abrogation de toutes les « lois mémorielles » ; leur cible principale étant la loi Taubira.

Pour ma part, j’ai toujours été convaincu que la mémoire collective appartenait à tout le monde. On ne voit donc pas au nom de quel privilège les historiens pourraient interdire aux représentants du peuple de légiférer dans ce domaine. Les initiateurs de la pétition « liberté pour l’histoire », jouant sur la confusion entre histoire-mémoire et histoire-science, se sont placés dans le prolongement du combat traditionnel des intellectuels interpellant le pouvoir politique pour défendre la « liberté », alors que nous avons conçu le CVUH comme un mouvement de chercheurs et d’enseignants luttant contre l’empiètement du pouvoir d’Etat et des médias dans leur domaine de compétence. A nos yeux, en entretenant la confusion entre histoire-mémoire et histoire-science, les promoteurs de la « liberté pour l’histoire » contribuaient à affaiblir la recherche scientifique au lieu de la servir.

C’est pourquoi, lorsque j’étais président du CVUH, j’ai critiqué le slogan « liberté de l’histoire », en affirmant que notre seul but était de défendre l’autonomie de la recherche historique contre les intrusions du pouvoir d’Etat mais aussi contre le pouvoir économique (la loi du marché).

L’initiative lancée par le collectif CSF-Free-Science me donne l’occasion de nuancer ce point de vue en soulignant que dans certaines circonstances, il faut aussi se mobiliser pour défendre la liberté de la science. Il existe aujourd’hui un grand nombre de chercheurs qui vivent dans des pays où les libertés individuelles sont inexistantes ou constamment menacées. Lors de la rencontre organisée par CSF-Free-Science, le 25 février prochain, nous aurons l’occasion d’exprimer notre solidarité à Pinar Selek, notre collègue poursuivie par la justice turque depuis plus de dix ans parce qu’elle a eu « le tort » de mener des entretiens avec des Kurdes pour sa thèse de sociologie et de refuser de divulguer leurs noms à la police.

La France n’est pas à l’abri de ce genre d’inquisition. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, les membres du gouvernement ont multiplié les procès contre des journalistes, des associations défendant les droits de l’homme, ou contre des chercheurs en sciences sociales. La plainte pour diffamation intentée contre Alain Garrigou, professeur de sciences politiques à l’université de Paris Ouest, par Patrick Buisson, conseiller du président Sarkozy, est une parfaite illustration de ces dérives. Dans ce genre d’affaires, c’est bien la liberté de la recherche qui est en cause.

 

 

 

 

 

 

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Dimanche 13 février 7 13 /02 /Fév 22:41

Mardi dernier, j’attendais mon train sur le quai du RER. Parmi les voyageurs qui patientaient avec moi, une femme avec un bébé dans une poussette et deux jeunes enfants qui se tenaient sagement par la main. Cette femme portait un foulard et regardait fixement un panneau publicitaire reproduisant la couverture du Point, laquelle montrait en gros plan une autre femme en foulard, photographiée lors de la manifestation du 31 janvier 2011 au Caire. Un énorme titre barrait toute la page pour que tout le monde comprenne bien le sens qu’il fallait attribuer à la photo : « LE SPECTRE ISLAMISTE »

Je me suis demandé ce que pouvait ressentir cette femme confrontée, comme des dizaines de milliers d’autres, à ce genre d’agressions. De nombreuses études de psychologie sociale ont montré que le fait d’associer constamment un aspect de l’identité d’une personne (apparence physique, vêtement, croyance, etc.) avec des commentaires péjoratifs ou dévalorisants était un élément essentiel dans le processus de stigmatisation de certains groupes sociaux.

Les chaînes de télévision et les journaux qui exploitent inlassablement depuis trente ans les stéréotypes sur l’Islam sont incités à le faire pour des raisons commerciales. Depuis la fin du XIXe siècle et les débuts de la presse de masse, les journalistes ont constaté à de multiples reprises l’efficacité des techniques de vente consistant à mobiliser les affects de leur public contre des étrangers présentés comme des ennemis menaçants. Ces journalistes peuvent développer ce business du « eux et nous » sans état d’âme pendant des années ou même des décennies, comme le montre l’histoire de l’antisémitisme. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer la façon dont des hebdomadaires comme le Point utilisent aujourd’hui les stéréotypes sur les Musulmans, avec la façon dont leurs devanciers (notamment Gringoire) mobilisaient les stéréotypes contre les Juifs dans les années 1930.

Mais l’histoire montre aussi qu’il arrive un moment où une technique de vente éprouvée cesse d’être efficace. La frontière entre « eux » et « nous » n’est pas figée pour l’éternité. Les consommateurs que l’on voulait caresser dans le sens du poil peuvent se sentir agressés (ou au moins choqués) par des stéréotypes qui ne les gênaient pas auparavant. A partir de ce moment-là, la machine à exploiter les fantasmes doit trouver d’autres cibles pour continuer à fonctionner.

Peut-être que nous sommes en train de vivre aujourd’hui un moment de ce type. Comme l’a noté Olivier Roy (Le Monde, 12 février 2011), depuis trente ans, les clichés tenaces sur l’Islam ont rendu les observateurs et les commentateurs « occidentaux » aveugles aux mutations qui ont touché les sociétés du Maghreb et du Moyen Orient. En agitant à nouveau le spectre du voile islamique et des « Frères Musulmans », les journalistes du Point ont donné une nouvelle illustration du niveau affligeant de leurs analyses. Dans le contexte actuel, en continuant à exploiter ce type de registre, ils risquent de se discréditer aux yeux de leur propre lectorat. C’est en tout cas mon vœu le plus cher.

Mardi dernier sur le quai du RER, pour dissiper le sentiment de malaise que j’éprouvais face à cette femme qui regardait la publicité du Point, j’aurais bien aimé lui dire que le soulèvement populaire égyptien aurait aussi des effets bénéfiques pour nous qui vivons en France. « Bientôt, ils ne pourront plus parler de vous comme ils le font depuis si longtemps. Vous pourrez circuler librement dans les couloirs du métro, avec votre foulard, sans vous faire regarder de travers, sans vous sentir agressée par les panneaux publicitaires financés avec les capitaux de l’information-spectacle ».

 

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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Dimanche 6 février 7 06 /02 /Fév 15:31

Dans une récente tribune au Monde (4/2/2011), l’historien Pascal Ory évoque les raisons qui l’ont conduit à accepter de faire partie du Comité d’orientation scientifique du Musée de l’histoire de France, le grand projet culturel de Nicolas Sarkozy. Ce type de démarche est rare chez les historiens. La plupart d’entre eux n’éprouvent pas le besoin de se justifier lorsqu’ils acceptent des fonctions publiques (journalisme, expertise, responsabilités politiques, etc.) qui s’écartent de l’exercice habituel du métier d’enseignant-chercheur. Il faut donc reconnaître à Pascal Ory le mérite d’avoir défendu publiquement sa position, en évidant ainsi la posture facile et condescendante des adeptes du proverbe : « les chiens aboient, la caravane passe ».

Ory a été le disciple de René Rémond et il partage la conception de l’histoire que celui-ci a défendue toute sa vie. Il justifie sa présence dans ce Comité en invoquant trois types d’arguments qui illustrent bien la posture de ceux que j’appelle les « intellectuels de gouvernement » (par opposition aux « intellectuels spécifiques » de mon genre).

Le premier est d’ordre moral. Etant donné qu’il est classé à gauche, qu’il a été conseiller municipal socialiste et même adjoint au maire de la ville de Chartres, le ralliement de Pascal Ory à un projet sarkozyste a été vu comme une sorte de « trahison du clerc ». Celui-ci s’en défend en affirmant : «  je suis un vieux social-démocrate, assez grand pour résister à l'instrumentalisation ». Et pour donner une preuve de cette résistance, il précise que l’instance à laquelle il appartient est « un Comité d'orientation scientifique » et non pas un « conseil scientifique », organisme qu’il définit comme une simple « chambre d'enregistrement » (tous les collègues oeuvrant dans ce genre d’instances apprécieront). Dans ces conditions, ajoute-t-il, soutenir ce projet « n'a rien d'absurde ni de scandaleux, à condition de se garder à "droite" comme à "gauche" ».

Pascal Ory a raison d’insister sur le fait qu’un historien peut faire partie d’un organisme scientifique sans pour autant cautionner le pouvoir en place, ni perdre son autonomie de jugement et d’action. C’est ce raisonnement qui m’a incité (ainsi que plusieurs de mes collègues) à rejoindre le conseil scientifique de la CNHI, bien que le projet (négligé par la gauche) ait finalement vu le jour en 2006, sous l’impulsion de Jacques Toubon et de Jacques Chirac. Je profite de l’occasion pour préciser que pour garder les coudées franches, j’ai néanmoins refusé que ma participation à ce conseil scientifique soit validée par le Journal Officiel ; ce qui m’a permis d’en démissionner du jour au lendemain, en 2007, avec 7 autres collègues, quand Sarkozy a créé le ministère de « l’identité nationale ».  Ma principale divergences avec Pascal Ory (sur ce point) concerne son affirmation qu’il suffirait que l’historien « se garde à droite comme à gauche » pour éviter toute forme d’instrumentalisation. Ce raisonnement est typique des intellectuels de gouvernement qui confondent l’objectivité du savant et l’impartialité du juge. Comme j’ai essayé de le montrer dans mes écrits sur le sujet, le « ni droite ni gauche » débouche généralement sur l’apologie du centre. Le milieu de l’historien devient ainsi le « juste milieu ».

         Cela m’amène directement au deuxième type d’arguments avancés par Pascal Ory. Il concerne sa compétence professionnelle en matière « d’identité nationale ». Alors que l’immense majorité des historiens de la planète affirment aujourd’hui que « l’identité nationale » n’est pas un problème scientifique, dès la première phrase de sa contribution, Pascal Ory cautionne l’idée sarkozyste que la nation française pose problème, ce qui le conduit à définir la mission de l’historien comme celle d’un « démineur », c’est-à-dire quelqu’un qui a pour fonction de produire du consensus, donc du « nous » national. Dans sa conclusion, Ory enfonce le clou en affirmant que les historiens de ce Comité d’orientation scientifique devront répondre à l’ « intéressante question » (sic !) de savoir si la France est « finie » ou si elle n’est pas « finie ». Les sempiternelles interrogations sur l’avenir de la nation sont des interrogations politiques, mais pas scientifiques. La confusion entre les deux registres est déjà en elle-même une forme d’instrumentalisation de la science, que l’historien soit de gauche, de droite ou du centre.

L’un des avantages (en terme de visibilité publique) d’une conception de l’histoire qui emprunte directement ses questions au champ politique (ou médiatique), c’est qu’elle permet à ses adeptes de se présenter comme des spécialistes de tous les sujets. Ory justifie sa présence dans ce Comité en affirmant qu’il est un « spécialiste » des questions d’identité nationale depuis 35 ans, qu’il a écrit une demi-douzaine de livres et prononcé des cours à Sciences-Po sur ce thème, tout en assurant la direction d’un ouvrage sur les « étrangers qui ont fait la France ». Dans cette perspective, il suffit d’avoir publié un livre sur « la France » ou sur « les Français » pour se dire spécialiste de « l’identité nationale ». Voilà une autre caractéristique de l’historien de gouvernement : c’est un spécialiste des généralités. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil sur la bibliographie de Pascal Ory. Il a publié une « encyclopédie du presque rien », une « histoire du bronzage », une « histoire du discours gastronomique », des livres sur les collaborateurs, les anarchistes de droite, le théâtre du peuple, Goscinny, de Gaulle, etc. Le livre sur le bronzage, qui a pour sous-titre : « essai d’histoire culturelle » illustre bien la rhétorique à l’œuvre pour persuader les lecteurs du caractère scientifique de la démarche. Les journalistes, qui ignorent en général les subtilités du métier, se laissent facilement séduire. Lorsque Pascal Ory est venu parler de son livre sur l’art culinaire le jour du réveillon de Noël, le journaliste de France Inter l’a immédiatement présenté comme «  un historien spécialiste de la gastronomie » (cf. le site de France Inter, 24/12/2010). Si l’on définit ainsi notre métier, on ne voit pas pourquoi, en effet, on refuserait aujourd’hui à Pascal Ory le titre de spécialiste de l’immigration et de « l’identité nationale ».

Le troisième argument qu’il avance pour justifier sa nomination concerne le rôle civique de l’historien. Là aussi on voit immédiatement ce qui oppose l’intellectuel spécifique et l’intellectuel de gouvernement. Ce dernier tente d’influencer le pouvoir politique par en haut en mobilisant ses réseaux. Pascal Ory nous apprend ainsi qu’il y a une vingtaine d’années, il a  rédigé une « note » pour Jack Lang (alors ministre de la Culture) lui conseillant la création d’un « Ellis Island français ». A la fin des années 1980, lorsque nous avons voulu sensibiliser l’opinion et les pouvoirs publics sur la nécessité de créer un lieu de mémoire dédié à l’immigration, nous n’avons pas rédigé de « note » pour le ministre. Nous avons agi « par en bas » et collectivement en créant une association pour un musée de l’histoire de l’immigration (AMHI), association qui a réuni, sous l’impulsion de Zaïr Kedadouche, une dizaine d’historiens et de sociologues spécialistes (au sens non oryen du terme) de l’immigration.

« Par en haut » ou « par en bas ». Deux façon de voir le monde et de tenter d’avoir prise sur lui.

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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  • : 01/01/2011
  • : La "performance" au sens le plus large du terme, c'est la capacité de penser et de créer pour agir. Telle est la philosophie de ce blog, qui traite des questions situées à l'intersection de la science, de la culture et de la politique. Il prolonge les activités de l'association DAJA(http://www.daja.fr) que j'ai fondée pour renforcer les liens entre artistes, chercheurs et militants associatifs.
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