A propos des mondes de l’art

Publié le par Gerard Noiriel

Ceux qui chantent tous les matins dans leur salle de bain le blues du businessman, avec des trémolos dans la voix (« J’aurais voulu être un artiiiiste… ») devrait lire avec attention l’ouvrage de Howard Becker : Les mondes de l’art (Flammarion, 1988). On y apprend que lorsque nous chantons tous en choeur « Joyeux z’anniversaire » pour féliciter celui ou celle qui accepte l’idée d’avoir une année de plus en moins, nous sommes nous-mêmes, sans le savoir, un peu « artistes ». Plus précisément, ce genre de performance relève de ce que Howard Becker appelle « l’art populaire ». Un art peut être considéré comme « populaire » quand il est pratiqué dans le cadre des activités de la vie quotidienne par des gens qui ne se préoccupent pas de la valeur esthétique de leur performance, parce que c’est sa dimension collective et conviviale qui prime (même ceux qui chantent faux ont le droit de participer à la chorale du « joyeux z’anniversaire »)

L’art populaire constitue l’un des quatre principaux « mondes de l’art » que retient Becker, avec les « professionnels intégrés », les « francs tireurs » et les « artistes naïfs ». Je me contenterai ici d’évoquer l’univers des « professionnels intégrés » qui représente la fraction dominante du milieu artistique.

Cet ouvrage permet de comprendre pourquoi la sociologie n’est pas très prisée dans le monde des arts. Il récuse en effet les présupposés constitutifs de son identité collective. Le premier est le préjugé normatif. Becker refuse d’entrer dans les querelles sur la définition de l’art car il estime que le fait même de tracer une frontière entre art et non-art est un jugement de valeur. Selon lui tout objet, toute pratique sociale, peut devenir « art ». Le rôle du sociologue est d’essayer de comprendre les mondes de l’art en observant la façon dont ceux qui se définissent comme « artistes » opèrent la distinction art/non art.

Le deuxième présupposé que récuse l’auteur est un héritage du Romantisme. Il tient dans la place exorbitante accordée aux artistes au détriment des autres acteurs qui interviennent dans la production des œuvres. Becker a forgé l’expression « monde de l’art » pour faire comprendre que pour voir le jour, une oeuvre nécessitait la coopération de nombreuses personnes. « Un monde de l’art se compose de toutes les personnes dont le rôle est nécessaire à la production d’une œuvre » ; non seulement les artistes, mais aussi les techniciens, les producteurs, les diffuseurs et le public. Le sociologue doit donc toujours se poser la question : qui agit ensemble, pour produire quoi ?

A partir du moment où un grand nombre de personnes travaillent à une œuvre commune, il faut qu’elles coordonnent leurs actions. D’où l’importance capitale que Becker accorde à la notion de « conventions ». Récusant l’idée d’un art qui parlerait à tous (cf le mythe de la « communion avec les œuvres »), il estime que chaque monde de l’art est régi par des conventions particulières, lesquelles lui procurent les bases d’une action collective. C’est la connaissance des conventions qui permet d’apprécier un art, de délimiter ses contours, en cernant son public potentiel. Ce public d’initiés appartient au monde de l’art et participe plus ou moins constamment à l’activité de coopération qui le constitue. Il contribue donc à sa manière à la fabrication de l’œuvre. Les artistes créent en effet, au moins en partie, leurs œuvres en prévoyant les réactions affectives et intellectuelles des autres face à leur travail. Même si la participation du public au monde de l’art est fugitive, car ils y consacrent moins de temps que les professionnels, elle est essentielle car elle contribue directement à la vie et à la carrière de l’œuvre.

Becker ajoute que ce public « professionnel » est composé en grande partie d’étudiants et d’anciens étudiants. L’immense majorité des individus qui ont fréquenté les écoles d’art, les instituts d’études théâtrales, etc. ne sont pas devenus des artistes professionnels. Mais ils jouent un rôle essentiel en tant que public des professionnels.

Il faut aussi tenir compte du milieu social. Les conventions qui régissent un art sont souvent intériorisées dès l’enfance ; elles façonnent les goûts et les visions du monde. Prenons l’exemple du théâtre et du football. L’amateur de foot est un ancien joueur, souvent issu des classes populaires, qui revit son enfance (et souvent les rapports avec son père) en regardant un match. Les spectateurs ayant assisté à une rencontre sont en général d’accord sur le verdict (un match « insipide » ou « un beau match »). « Un beau match » leur procure un réel plaisir esthétique, alors que les détracteurs du football ironiseront sur les 22 abrutis courant derrière un ballon. Dans le stade, le plaisir des spectateurs vient également du fait qu’ils peuvent participer au spectacle en encourageant leur équipe et en commentant les actions du match avec leurs voisins.

Les fans de théâtre, le plus souvent issus des classes moyennes cultivées, ont intériorisé dès leur enfance des conventions radicalement différentes. Notamment l’habitude de garder un silence quasiment « religieux » pour mieux apprécier le « jeu » des comédiens, et comparer mentalement la mise en scène de Duchmol par rapport à celle de Tartampion.

 Les conventions sont donc des facteurs essentiels de discrimination des publics. Mais il est impossible de les abolir car ce sont elles qui permettent de coordonner l’action des participants d’un même monde de l’art. Ces conventions se présentent non seulement comme des similitudes de goût et de compétence, mais elles sont aussi fixées dans des techniques, des espaces, des instruments et intériorisées sous la forme de schèmes de pensée, d’automatismes et de réflexes. Howard Becker qui est aussi musicien de jazz se souvient que, dans sa jeunesse, avec les copains de son orchestre, ils pouvaient jouer ensemble pendant des heures sans avoir eu besoin de répétitions, parce q'ils avaient intériorisé les mêmes conventions musicales.

Howard Becker insiste également dans son livre sur ceux qu’il appelle les « esthéticiens » (souvent philosophes de profession) qui examinent les postulats et les arguments que les gens avancent pour ranger les choses et les activités dans les catégories de « beau », « artistique »… Les esthéticiens fournissent les justifications à partir desquels les critiques formulent des jugements sur les œuvres. Ils influent ainsi sur les réputations, car les programmateurs et le public tiennent compte de ces critiques pour soutenir ou non un artiste ou une oeuvre. On oublie trop souvent que les pratiques artistiques ont besoin de légitimation. Ceux qui ne maîtrisent pas ce genre de rhétorique ont du mal à se faire reconnaître comme artistes. Becker prend l’exemple des femmes qui fabriquent des kilts aux Etats-Unis. A les écouter, on n’imaginerait jamais la complexité de leur travail, car elles n’ont pas les concepts adéquats pour les analyser. Un travail qui aspire à se faire reconnaître comme art doit donc se doter d’un système esthétique et de support à l’analyse et au débat critique.

Un mot pour finir sur le rôle de l’Etat. Becker souligne que L’Etat peut jouer un rôle dans la production des œuvres de deux manières : soit par la censure, soit par le financement. Dans ce dernier cas, les pouvoirs publics sont confrontés à deux grands problèmes, résolus de façon différentes selon les pays. 1. Faut-il favoriser la centralisation ou la décentralisation de la création culturelle ? 2. Faut-il encourager la démocratisation (diffusion de la haute culture vers les classes populaires) ou la démocratie culturelle (promotion de la diversité) ?

Je m’arrête là pour aujourd’hui, et pour les deux mois qui viennent, car je vais suspendre ce blog en juillet et en août.

 

Commenter cet article

Clovis Simard 27/07/2012 13:06

Blog(fermaton.over-blog.com),No-7. THÉORÈME 2 VOIES. - Dieu calcule et le monde se fait.

BIGI 07/08/2011 11:34


Le rôle de l'état sur l'art et son approche me semble réducteur : censure ou financement. Or, une troisième approche s'inscrit dans toute vie en société :le laisser-faire, l'art spontané. Sans
doute ensuite récupéré.
Il y a donc trois approches possibles de l'état.