Dimanche 19 juin 7 19 /06 /Juin 22:20

On dit souvent que le rire est le propre de l’homme, en invoquant le fait que les animaux ne rient pas, sauf peut-être dans leur for intérieur en nous regardant faire nos singeries… Mais trêve de plaisanterie. Le rire est un sujet trop sérieux pour être abandonné aux plaisantins. L’étude du rire permet en effet de déceler des dimensions essentielles de l’identité, enfouies (incorporées) dans notre inconscient, dans nos réflexes, nos goûts et nos dégoûts.

Les historiens et les sociologues ont montré que les manières de rire étaient très variables selon les époques et les classes sociales. On sait que le rire est un moyen pour les faibles de contester le pouvoir des puissants. Michael Bakhtine (L’Oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et à la Renaissance, Gallimard, 1970) a montré dans ses études sur la culture populaire, que l’une des fonctions du rire rabelaisien était d’inverser symboliquement la hiérarchie sociale. Ce que l’on sait moins, c’est que les dominants utilisent eux aussi le rire comme arme dans les luttes sociales qui les opposent aux « classes montantes ». Il s’agit dans ce cas de ridiculiser les prétendants pour les « remettre à leur place ». C’est l’une des raisons qui explique le succès des pièces de Molière comme le « Bourgeois gentilhomme » ou « Monsieur de Pourceaugnac » dans les cercles aristocratiques.

A la fin du XIXe siècle, au moment où la IIIe République impose le principe d’égalité de tous les citoyens, les cibles du rire dominant changent. Ce ne sont plus les bourgeois, les paysans ou les ouvriers qui sont visés, mais les étrangers et les colonisés. L’empire colonial donne naissance à une sorte de noblesse nationale qui se moque des prétentions égalitaires des « indigènes ». Le stéréotype de Jim Crow - ce personnage noir affublé d’un costume aristocratique, inventé aux Etats-Unis par les Blancs pour railler les esclaves luttant contre leur asservissement - fait alors irruption sur la scène française sous les traits du clown Chocolat.

       Si le rire exprime fréquemment la raillerie des autres, il peut aussi fonctionner comme un moyen d’auto-dérision. L’une des raisons du succès du théâtre de boulevard au XIXe siècle tient au fait que le public qui a les moyens de se rendre dans les salles de spectacle apprécie de voir tourné en dérision son propre univers. Mais cette distance à l’égard de soi-même ne dure le plus souvent que le temps de la représentation. Juste un moment de détente avant de replonger dans le « struggle for life ».

       Dans un article récent, Laure Flandrin (« Rire, socialisation et distance de classe. Le cas d’Alexandre, héritier à histoire » », Sociologie, 2011/1 Vol. 2, p. 19-35) a montré, à partir d’un cas précis, qu’il fallait connaître l’histoire personnelle des individus pour analyser plus finement leur rapport au rire. Si le milieu social joue un rôle essentiel, d’autres facteurs comme le genre, la nationalité, l’origine ethnique ou raciale doivent être pris en compte. J’ai insisté dans mes travaux (cf. notamment mon livre A quoi sert l’identité nationale, Agone, 2009) sur le fait que l’identité d’une personne était fabriquée à partir d’un grand nombre d’identités latentes qui loin d’agir simultanément devaient être activées (ou réactivées). Le rire est souvent le signe que l’une de nos « identités latentes » a été stimulée par un personnage, une situation ou certains propos. S’interroger sur son rire est donc un bon moyen d’apprendre à devenir plus lucide sur soi-même. 

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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  • : 01/01/2011
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