DSK. Quand la morale justifie l’intérêt

Publié le par Gerard Noiriel

Au moment où je réfléchissais à l’éventualité de créer un blog, quelqu’un m’a dit que pour qu’un blog soit lu, il fallait coller à l’actualité et choisir des titres avec des mots-clé suffisamment accrocheurs pour harponner les « surfeurs ». En consultant mes « stats » sur « OverBlog » j’ai constaté que ces conseils n’étaient pas dénoués de fondements, puisque mes « scores » d’audience sont nettement meilleurs quand j’aborde des questions en rapport avec l’actualité du moment. Précisons, pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, que lorsque vous créer un blog sur un site du type « OverBlog », vous pouvez suivre au jour le jour le nombre d’internautes qui ont « cliqué » sur votre article. Le site vous propose même de signer une sorte de contrat permettant de vous rémunérer en fonction de votre audience, à condition d’accepter un peu de pub. (« Rentabilisez votre blog et générer des revenus »)

Cette marchandisation de la parole publique est souvent présentée comme un progrès de la démocratie (« grâce à internet tous les citoyens peuvent donner leur opinion », etc). Je pense qu’il s’agit, en réalité, d’une formidable régression étant donné que pour avoir une chance d’être visible dans l’océan des opinions exprimées chaque jour, il faut accepter  de parler des sujets que nous imposent ceux qui dominent l’industrie médiatico-politique.

Les sociologues n’ont pas encore beaucoup réfléchi à ce problème. Parmi tous les bouleversements qu’il provoque l’un des plus importants concerne le déplacement de la frontière entre le « public » et le « privé ». On sait que les journalistes sont progressivement parvenus à s’émanciper de la tutelle qu’exerçait sur eux le pouvoir d’Etat, au nom de la « liberté d’expression » (je me limite ici au cas français). Au XIXe siècle, les journalistes étaient appelés les « publicistes ». On considérait que dans une démocratie moderne les citoyens ne pouvant plus se réunir sur la place publique pour  prendre les décisions engageant la communauté, c’était la presse qui devait structurer l’espace public en favorisant la communication à distance entre les citoyens. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le mot « publicité » a désigné principalement ce travail civique. Mais comme l’a montré Jürgen Habermas, à la fin du XIXe siècle, la naissance de la presse de masse a imposé dans ce domaine aussi la logique capitaliste de l’offre et de la demande. Du coup, le mot « publicité » a été accaparé par la sphère commerciale. Néanmoins, comme cette période est aussi celle qui a vu surgir les partis politiques, la pénétration du capitalisme dans la sphère publique a été freinée pendant près d’un siècle.

Aujourd’hui les politiques ont complètement perdu leur autonomie face aux médias. Dans les pays où la censure d’Etat a disparu, ce n’est plus la « liberté d’expression » qui permet aux journalistes de justifier leurs entreprises, mais la « transparence ». Confrontés à la nécessité de conquérir de nouveaux marchés, les journalistes s’immiscent de plus en plus dans la vie privée des citoyens, ce qui explique en partie la dégradation de leur image dans l’opinion.

Dans un tel contexte, l’affaire Strauss-Kahn tombait à pic pour justifier par des raisons « nobles » (c’est-à-dire politiques) la posture de ceux que beaucoup appellent les « fouille-merde ». Ce n’est pas un hasard si les journalistes des pays qui sont à la « pointe » de ces dérives (Etats-Unis, Royaume-Uni) ont été les premiers à s’emparer de cette affaire pour dénoncer « le culte du secret » entretenu, selon eux, par les journalistes français.  Un grand nombre d’entre eux sont venus nous expliquer en substance que si la presse française avait dénoncé plus tôt les turpitudes sexuelles de DSK, ce dernier n’aurait pas commis le crime dont il est accusé. Le tabloïd conservateur Daily Mail va jusqu’à écrire : "Un satyre sexuel, une conspiration du silence, voila pourquoi on ne doit JAMAIS avoir de lois sur la vie privée comme en France » (cité par Le Monde du 17 mai 2011).

Ces journalistes sont donc apparemment convaincus qu’ils ont le pouvoir de changer le comportement des personnes en rendant publique leur vie privée. On reste confondu par tant de naïveté et de prétention. C’est au nom de la morale que ce genre de journalistes justifient aujourd’hui les nouvelles formes d’inquisition d’où ils tirent leurs profits. Après les micros dans les réunions privées, les caméras dans les chambres d’hôtel, à quand les drones dans nos salles à manger ?

Commenter cet article

Fr. 13/06/2011 12:08


Le "Daily Mail" oublie surtout de signaler que, malgré l'absence de restrictions extensives sur l'invasion sur la vie privée, les tabloids britanniques organisent des écoutes privées illégales
(scandale des écoutes de "News of the World", qui valent bien celles de l'Élysée). Il y a toujours trop de restrictions à la vie privée du point de vue du "muckraker" en situation de concurrence.


Audrey 29/05/2011 16:27


Comment ne pas s'interroger sur la "liberté" des journalistes quand on dispose d'informations comme celle-là:
http://vanessa-schlouma.blogspot.com/2011/05/radio-france-et-laffaire-dsk.html