Entre le populisme de droite et l'élitisme de gauche, quelle place pour la culture?

Publié le par Gerard Noiriel

Dans une tribune publiée il y a quelques mois contre le projet d’une « Culture pour chacun » (CPC), le metteur en scène Jean-Pierre Vincent (qui a été directeur du TNS, de la Comédie française et du Théâtre des Amandiers à Nanterre) défendait « la fonction éclairante, libératoire, de l’art » (Le Monde, 19/20 décembre 2010). Malheureusement on a l’impression, en lisant son texte, que cette « fonction libératoire » s’arrête aux portes du monde artistique.

La tribune de Jean-Pierre Vincent tombe dans un travers corporatiste que l’on retrouve fréquemment aussi chez les universitaires. Alors que tous les secteurs culturels sont aujourd’hui attaqués de front par la politique libérale du gouvernement Sarkozy, au lieu d’encourager l’émergence d’un front uni, le premier réflexe de Vincent est de se désolidariser des autres composantes du monde de la culture au nom de la spécificité de l’art. Tout dialogue avec les milieux de la recherche, de l’enseignement et de l’action socio-culturelle est ainsi rendu impossible. Ce corporatisme artistique s’accompagne d’un plaidoyer élitiste dont les effets ne peuvent être que catastrophiques dans l’opinion publique. On sent dans cette tribune l’agacement de ceux que j’ai appelés les « créateurs de plateau » à l’égard des obligations pédagogiques que leur imposent les pouvoirs publics.

Certes, Jean-Pierre Vincent ne nie pas que le théâtre ait un rôle civique à jouer. Il se contente de contourner le problème en affirmant que « l’art est pédagogique en tant qu’art ». Il ressort ainsi de la naphtaline le vieux raisonnement d’André Malraux sur la communion du public avec les œuvres. Il suffirait que le peuple soit mis en contact avec l’œuvre d’art pour que le miracle démocratique se produise. « Donnez-nous plus d’argent pour nos créations sans nous demander de compte, faites venir le peuple à nos spectacles, et la question de la démocratisation sera résolue ». C’est ce leitmotiv éculé que Vincent réactive dans cette tribune, n’hésitant pas à affirmer que pour lutter vraiment contre les inégalités, il faudrait que 10% du budget de l’Etat aille à la culture. Seule une élite artistique qui n’a plus besoin du public, mais seulement de l’argent public, peut continuer à croire à cette fable de Malraux, démentie par toutes les enquêtes sociologiques. La violence des propos de Jean-Pierre Vincent à l’égard du document ministériel sur la CPC est motivée par le fait que ce document conteste frontalement le mythe de la communion avec l’œuvre, en affirmant que la « culture élitaire » contribue à « l’intimidation sociale » des milieux populaires. Même si cet argument sert ici à alimenter le populisme culturel de la droite au pouvoir, il met le doigt sur un problème que la sociologie de la culture a souligné depuis longtemps. Et ceux qui fréquentent les milieux populaires savent bien que beaucoup de nos concitoyens n’osent pas franchir aujourd’hui la porte d’une Maison de la Culture ou d’un CDN.

En présentant le problème de « l’intimidation sociale » comme de la « bouillasse pseudo-libératoire », Jean-Pierre Vincent s’enferme dans un raisonnement qu’il faut bien qualifier de « conservateur ». Ce type de discours est défendu aujourd’hui par ceux qui occupent les positions dominantes dans le champ artistique, en majorité de gauche, et par leurs puissants syndicats. En 2012, nous risquons donc d’avoir le choix entre un populisme de droite prenant prétexte de l’échec de la démocratisation pour justifier l’abandon du service public, et un élitisme de gauche défendant les « missions du service public » pour empêcher toute réflexion sur les nouvelles formes de domination sociale engendrées par l’institutionnalisation de la culture.



 

 

 

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