Exit la "culture pour chacun"?

Publié le par Gerard Noiriel

 

Interrogé par France-Inter le 20 janvier dernier sur sa définition de la « Culture pour chacun », Frédéric Mitterrand a soigneusement évité d’utiliser ce terme, préférant parler de « culture partagée ». Alors que la « Culture pour chacun » avait été présentée, tout au long de l’année 2010, comme la nouvelle politique culturelle à laquelle le ministre entendait attacher son nom, il semble bien qu’elle ait été sacrifiée sur l’autel du réalisme politique. Nous sommes entrés dans la pré-campagne des présidentielles 2012 et il s’agit désormais d’être le plus consensuel possible. Cette nouvelle stratégie de communication est perceptible à tous les niveaux. La cérémonie des vœux présidentiels aux personnels de la recherche et de la culture a été mise à profit par les administrations pour « ratisser large », à tel point que j’ai même reçu un carton d’invitation (ce qui ne m’était jamais arrivé auparavant, quelle que soit la couleur du gouvernement). Cette sollicitude pour « ceux d’en bas » n’est qu’un épiphénomène d’une stratégie de réconciliation avec les milieux scientifiques et culturels, stratégie illustrée par la redéfinition du projet de la Maison de l’histoire de France. La dimension politique que lui avait donnée au départ Nicolas Sarkozy (afficher la fierté d’être Français contre les adeptes de la « repentance » ) est aujourd’hui gommée, et le conseil scientifique a intégré des historiens « qui ne cachent pas leurs convictions de gauche » selon la savoureuse formule de Thomas Wieder dans le Monde (21/1/2011).

Au cours du même entretien, Frédéric Mitterrand a évoqué aussi la démocratisation de la culture, en insistant sur le rôle « absolument génial » (ce sont ses propres termes) que jouent les associations dans le combat contre les inégalités.

Ces propos très sympathiques ont apparemment séduit les journalistes. Le ralliement de quelques historiens « qui ne cachent pas leurs convictions de gauche » a été perçu, il fallait s’y attendre, comme un ralliement de la communauté historienne toute entière au projet de Maison de l’histoire de France ; ce qui n’est évidemment pas le cas. Pendant que le ministre adressait ses vœux les plus consensuels aux journalistes, ses services réprimaient par la force ("lock out" et fermeture de l'exposition "Menus Plaisirs") la lutte que mène le personnel des Archives nationales contre l’installation dans leurs locaux de ce nouveau musée.

Le décalage entre le discours et la réalité apparaît clairement aussi quand on regarde qu’elle est la véritable place qui est faite aujourd’hui aux associations par les grandes institutions que chapeaute le ministère de la Culture. J’en donnerai une illustration en prenant l’exemple de la pièce de théâtre « Sale Août » (actuellement jouée sur la scène de la MC 93 de Bobigny), que Frédéric Mitterrand a cité pour illustrer la vitalité du spectacle vivant.
Il se trouve en effet que c’est l’association DAJA qui a été à l’initiative de ce projet théâtral, comme on peut le voir sur notre site. Nous sommes heureux que soit reconnu le rôle « formidable », que peuvent jouer les associations non seulement dans la transmission de l’art et du savoir, mais aussi dans le renouveau des formes culturelles les plus légitimes. "Sale Août" est le résultat d'un projet que nous avons proposé en 2007, à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, puis à la MC 93 de Bobigny, afin de renforcer les liens entre les artistes, les historiens et les acteurs associatifs. Nous avons réuni la documentation et j’ai rédigé le texte historique à partir duquel Serge Valetti a écrit sa pièce de théâtre. Mais très vite, la logique institutionnelle a abouti à exclure de fait notre assoication du projet, à tel point que le rôle initial de DAJA n’apparait plus nulle part aujourd’hui dans les documents diffusés sur la pièce. Dans son blog sur le théâtre, diffusé par le Monde, Judith Sibony va même jusqu’à attribuer le texte historique qui a servi à l'écriture de la pièce à un mystérieux « Pierre Noiriel » (12/1/2011)!

Le document rédigé par les services du ministère en faveur de la « Culture pour chacun » contient des réflexions intéressantes sur l’« intimidation sociale » exercée par les représentants de la « culture élitaire ». Notre expérience, comme celle de beaucoup d’autres associations, montre que les grandes institutions culturelles contribuent à cette « intimidation » parce qu’elles disposent d’un pouvoir écrasant face aux petites structures qui essaient aujourd’hui d’innover en tissant des liens entre des milieux qui s’ignorent ou qui se font concurrence.

Merci, Monsieur le Ministre d’avoir publiquement reconnu que les militants associatifs étaient « formidables ». Encore faudrait-il leur donner les moyens de le rester.

 

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