Guéant, Gobineau et les « valeurs républicaines »

Publié le par Gerard Noiriel

La « petite phrase » de Claude Guéant affirmant que « toutes les civilisations ne se valent pas » a suscité le « buzz » médiatique que ses conseillers en communication avaient prévu. Il s’agit de préparer le terrain pour l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy, campagne qui sera axée sur les « valeurs » (sic). Ces gens-là maîtrisent parfaitement l’art de la « performance » sur lequel j’essaie de réfléchir dans ce blog. L’art de faire en sorte que des mots savamment placés à l’intérieur d’un discours sortent de leur insignifiance pour devenir des sujets de polémique ayant des effets de masse (mesurés par les sondages).

Conformément aux principes que j’essaie de respecter ici, je me tiendrai à distance de la polémique. Et plutôt que d’exprimer, après tant d’autres, le dégoût que m’inspire ce genre de « petites phrases », je voudrais alimenter la réflexion en privilégiant des enjeux de connaissance.

Cette affaire a placé sous les feux de la rampe un personnage qui a été totalement ignoré en son temps : le comte Arthur de Gobineau, auteur d’un Essai sur l’inégalité des races (publié en 1853-1855). De nombreux commentateurs ont présenté Gobineau comme l’inspirateur direct des propos de Guéant. Dans une tribune publiée par le Monde (10/02/2012), Patrick Chamoiseau écrit : « Ecoutons le "bon sens" du comte de Gobineau : "Les peuples ne dégénèrent que par suite et en proportion des mélanges qu'ils subissent, et dans la mesure de qualité de ces mélanges (…). Le coup le plus rude dont puisse être ébranlée la vitalité d'une civilisation, c'est quand les éléments régulateurs des sociétés et les éléments développés par les faits ethniques en arrivent à ce point de multiplicité qu'il leur devient impossible de s'harmoniser, de tendre, d'une manière sensible, vers une homogénéité nécessaire, et, par conséquent, d'obtenir, avec une logique commune, ces instincts et ces intérêts communs, seules et uniques raisons d'être d'un lien social…". Commentaire de Chamoiseau : « On croirait entendre le cahier des charges du ministère de l'identité nationale, ou la feuille de route de ceux qui se donnent la mission explicite de protéger la civilisation française contre les invasions ! »

S’il est tout à fait légitime qu’un écrivain ait recours à des images fortes pour marquer les esprits, l’historien ne peut pas épouser cette perspective car son rôle est de restituer la logique d’une pensée en la replaçant dans son contexte. D’un point de vue historique, je pense que l’on ne peut pas faire de Guéant l’héritier direct de Gobineau. Rappelons en deux mots qui était ce personnage. Si l’on prend en considération l’ensemble de son œuvre, on constate qu’il correspond à un profil d’intellectuel que la IIIe République a rendu caduc. C’est le profil de l’« homme complet », inventé par la philosophie des Lumières, à la fois écrivain, philosophe et acteur de la vie politique. Gobineau a été le secrétaire d’Alexis de Tocqueville lorsque celui-ci était ministre (au lendemain de la révolution de 1848), puis il a poursuivi une carrière de diplomate dans plusieurs pays du monde, avant d’être « remercié » par le pouvoir républicain en 1877. Grand voyageur, Gobineau a été aussi anthropologue, historien, journaliste, écrivain, poète, dramaturge. Dans la trentaine d’ouvrages qu’il a publiés, son Essai sur l’inégalité des races apparaît comme un texte isolé ; l’essentiel de son œuvre étant tourné vers la littérature.

Issu d’une famille noble chassée du pouvoir par la Révolution française, le comte Arthur de Gobineau a vécu son enfance dans les souvenirs de la grandeur passée de l’aristocratie et dans le ressentiment à l’égard des bourgeois qui l’ont mis au rencart. Avec son livre sur l’inégalité des races, il cherche à élucider son histoire personnelle et celle de sa lignée. Il s’inscrit dans une tradition de pensée qui prolonge la thèse aristocratique des « deux races » (en gros, cette thèse justifie les privilèges de la noblesse en affirmant que ses membres sont les descendants de la race des Francs qui ont vaincu la race des Gaulois). Gobineau mobilise les écrits des anthropologues, des médecins, des naturalistes et des voyageurs de son temps, pour prouver « scientifiquement » l’injustice qui a été faite à sa famille. Selon lui, les races pures qui existaient au début de l’humanité se sont mélangées au cours des siècles pour former une nouvelle civilisation. Mais celle-ci mourra « le jour où l’élément ethnique primordial sera noyé sous une race étrangère ».

L’argument qui sous-tend tout le livre est que la démocratie, en donnant le pouvoir au peuple, provoquera l’élimination de l’aristocratie (aristoï en grec signifie les « plus forts », les « meilleurs ») et donc la disparition de la civilisation française. Cette thèse est insérée dans une perspective qui se veut universelle et qui illustre les préjugés courants à l’époque sur les peuples non-européens. Quand on observe un nègre, écrit Gobineau, « l’esprit se rappelle involontairement la structure du singe ». Et il ajoute que l’Océanie offre les spécimens les « plus hideux, les plus repoussants de ces êtres misérables »

On comprend que Gobineau soit généralement présenté comme le premier penseur « raciste ». Il sera d’ailleurs abondamment cité par les politiciens d’extrême droite tout au long du XXe siècle. Mais dans son Essai, Gobineau écrit aussi que les « Chinois sont plus civilisés que nous », que les Noirs ont plus de dispositions pour les arts que les Blancs, et que les mélanges entre ces deux races sont « les plus heureux ». Il présente également un portrait élogieux des Juifs.

Pour comprendre ces contradictions, il faut se rappeler que les aristocrates défendent alors la thèse de l’inégalité initiale des races car pour eux le peuple est issu d’une race inférieure. Gobineau affirme qu’un véritable fossé sépare « nos doctrines morales de celles des paysans ». C’est pourquoi, ajoute-t-il, ils n’entendent rien à notre civilisation (…). Aux portes mêmes de la capitale commence une nation tout autre que celle qui est dans les murs. En France, il y a dix millions d’âmes agissant dans notre sphère de sociabilité et vingt-six millions en dehors (…). Il en est de ces masses absolument comme de certains sauvages ; au premier abord on les juge irréfléchissantes et à demi-brutes parce que l’extérieur est humble et effacé, puis on constate que cette antipathie est volontaire ». Les paysans se voient « comme une autre espèce ». C’est pourquoi ils « nous regardent presque comme des ennemis ». Farouchement hostile à l’intervention de l’État dans la société, Gobineau estime que le triomphe de la démocratie est inéluctable. Son pessimisme découle du sentiment d’impuissance dans lequel vit désormais la vieille aristocratie.

Comme le montrent les extraits que j’ai cités ici, le « nous » de Gobineau n’est pas le « nous » Français, mais le « nous » aristocrates. Pour lui, les paysans ne font pas partie de la « nation ». On ne peut donc pas considérer Gobineau comme l’inspirateur des discours actuels sur « l’identité nationale ». C’est l’inverse qui est vrai. Le discours aristocratique est une machine de guerre contre l’identité nationale, qui est un concept républicain, fondé sur la notion de souveraineté du peuple et d’égalité entre tous les citoyens.

Ce n’est pas un hasard si le mot « racisme » apparaît en France au début du XXe siècle (pendant l’affaire Dreyfus). En tant que doctrine politique, le racisme présuppose l’égalité et l’homogénéité des citoyens appartenant à un même Etat national. C’est le peuple français tout entier qui est désormais érigé en « aristocratie » face aux autres peuples de la terre. Ceux qui tentent de discréditer les propos de Claude Guéant en affirmant qu’ils ne sont pas « républicains » font fausse route. Ils ne veulent retenir qu’une facette de la République : les droits de l’homme. Mais la République c’est aussi le régime politique qui a justifié la colonisation au nom de la supériorité de la civilisation française ; le régime qui a placé, dès la Première Guerre mondiale, les travailleurs immigrés issus des pays en guerre avec la France, dans des camps de concentration. 

Inutile d’en dire plus pour le moment. Etant donné que la droite va placer la question des « valeurs républicaines » au centre de la campagne des élections présidentielles, j’aurai l’occasion d’y revenir dans ce blog.

J’ai développé cette analyse dans l’étude suivante : Gérard Noiriel, « Aux sources de la question raciale. Doctrines racistes et domination sociale », in Didier Fassin (dir), Les nouvelles frontières de la société française, La Découverte, 2010.

 

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Stephane 26/02/2012 17:34

La "droite" n'a pas toujours été républicaine n'est-ce pas ? En outre l'"extrême droite" ne se dit républicaine que tout récemment, ce qui semble finalement compatible avec ce qu'à été la
République quand elle était colonisatrice, etc. ? Et que le mot "république" (comme le mot "peuple") peut être revendiqué par tous ? En est-il vraiment ainsi ?
L"identité" du mot et de la chose "République" ne semblent plus être des marqueurs politiques distinctifs mais un des enjeux dominants des antagonismes ou du règne actuel de la simulation
publicitaire et de la démagogie généralisée.