« Identité nationale ». L’éternel retour…

Publié le par Gerard Noiriel

Dans mon livre A quoi sert l’identité nationale (Agone, 2007), j’ai tenté d’expliquer pourquoi, il y a cinq ans, le candidat de l’UMP avait placé au centre de sa campagne présidentielle le thème de « l’identité nationale », en annonçant la création d’un ministère chargé de la défendre contre tous ceux qui la menacent. J’ai rappelé que dans un monde où la « démocratie de partis » a fait place à une « démocratie d’opinion », les gouvernants n’ont plus la possibilité d’imposer leurs réponses, mais ils peuvent toujours imposer leurs questions, c’est-à-dire les sujets que les journalistes placeront à la une de l’actualité.

Cette nouvelle logique politique (qui a triomphé en France à partir des années 1980) n’empêche pas que les clivages anciens entre la droite et la gauche puissent perdurer, mais ils s’expriment de façon différente.

Depuis le début du XXe siècle, le champ politique français s’est structuré autour de deux pôles antagonistes : le pôle national-sécuritaire dominé par la droite et le pôle social-humanitaire dominé par la gauche. Ce clivage est reflété aujourd’hui par les sondages d’opinion qui indiquent que la droite (ou l’extrême droite) apporte les « meilleures réponses » aux « problèmes » de l’immigration et de l’insécurité, alors que la gauche est jugée plus crédible sur les questions économiques et sociales.

         Dans ces conditions, l’un des enjeux majeurs de la lutte droite/gauche concerne la définition des « vrais problèmes » des Français. Tous ceux qui avaient affirmé, en 2007, qu’en annonçant la création d’un ministère de l’Identité nationale, le candidat de l’UMP cherchait à récupérer les voix du FN, seront confortés par les confidences récentes de Dominique de Villepin : « Nicolas Sarkozy m‘avait clairement dit : "Si j’ai choisi de créer le ministère de l’Identité nationale, c’est parce que mon conseiller Patrick Buisson m’a dit qu’en faisant ça tu gagneras 7 points". (…) Il m’a dit "j’ai envisagé de ne pas le faire parce que j’ai conscience que c’est dangereux" », raconte l’ex-premier ministre (cf. Public Sénat, 29/2/2012).

         En plaçant le « national » au centre du débat électoral au détriment du social, Sarkozy a exploité le terrain qui lui était le plus favorable. La crise financière ayant été au centre de l’actualité au cours de la période récente (cf le « feuilleton » sur la perte du triple A), le président-candidat ne pouvait pas éviter d’aborder les questions économiques. Mais malgré le soutien de la chancelière allemande, Angela Merkel, malgré les rapports publiés par les think tanks du grand patronat - comme la fondation Montaigne, cherchant à « démontrer » que le bouclier fiscal n’avait pas profité aux plus riches - les citoyens n’ont pas été convaincus. De même que la gauche ne parvient jamais à convaincre le peuple qu’elle est meilleure que la droite pour expulser les immigrés ou défendre « l’identité nationale », de même la droite ne parvient jamais, en France, à faire croire qu’elle défend les pauvres.

         On peut voir dans l’annonce faite par François Hollande de créer une tranche d’impôts à 75% pour les plus riches, un « coup médiatique » comparable à celui de Sarkozy en 2007 avec le ministère de l’Identité nationale. Même effet de surprise, même usage du « scoop » télévisé, même stratégie visant à frapper l’opinion pour lancer une polémique permettant de placer le débat électoral sur son terrain.

La droite a dénoncé cette mesure, en la présentant comme inefficace sur le plan économique, donc comme un « faux problème » agité par la gauche pour des raisons « symboliques ». Mais symbolique ne veut pas dire sans effet réel. Dans une démocratie d’opinion, les luttes symboliques occupent toujours une place essentielle. La polémique sur le ministère de l’Identité nationale avait obligé Ségolène Royal à agiter des petits drapeaux tricolores. La polémique sur les « 75% » a contraint les représentants des classes les plus riches à justifier leurs privilèges. Les sondages ont montré en effet qu’une grande majorité de Français étaient favorables à cette mesure, sauf… ceux qui votent UMP. Dans le milieu sportif on a vu s’affronter les représentants des « riches » (comme le président de la Ligue de football professionnel, Frédéric Thiriez, qui voit dans cette mesure « la mort programmée des équipes françaises » ) et ceux qui, à l’instar de Claude Onesta, entraîneur emblématique de l’équipe de France de handball, affirment : « les impôts cela ne tuera pas le foot » (Libération, 3/3/2012).

A l’occasion de cette polémique, deux arguments classiques (liés entre eux) visant à justifier les inégalités économiques ont ressurgi. Le premier consiste à affirmer que la richesse est la récompense du talent et le second prédit que l’augmentation des impôts fera fuir les riches et provoquera l’écroulement de l’économie.

Mais ce type d’arguments n’a aucune chance de convaincre les citoyens. Au contraire, affirmer que la richesse est la récompense du talent est une insulte pour tous ceux qui exercent leur métier avec talent pour un salaire modeste.  Et au moment où une étude américaine montre que « plus on est riche, moins on est solidaire » (Le Monde, 29/12/ 2012 ), on ne voit pas comment le peuple français pourrait éprouver de la compassion pour les milliardaires qui ont choisi l’exil plutôt que la solidarité nationale.

On ne sera donc pas surpris de constater que la rhétorique national-sécuritaire soit à nouveau à l’ordre du jour du côté de l’UMP. Commentant le discours de Bordeaux, le Journal du dimanche (3 mars 2012) titre : « Sarkozy revient à ses idéaux de 2007 ». Présenter comme des « idéaux » des propos qui font de la viande halal une menace pour l’identité nationale, en dit long sur l’objectivité d’un titre appartenant à Mr Lagardère. Il est sûr que ce membre éminent du petit groupe des « 75% » préfèrerait qu’on parle d’« identité nationale » plutôt que d’inégalités sociales.

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Fethi 16/03/2012 10:41

Bonjour.
Nos identités forment une seule entité aux multiples facettes.
Merci d'avoir mis en lumière,hier à Grenoble,l'histoire de Rafael. Bonne journée