Les acteurs noirs de la scène française : du clown Chocolat à Omar Sy

Publié le par Gerard Noiriel

Le 24 février 2012, Omar Sy a reçu le César du meilleur acteur français pour sa performance dans Intouchables. Les journalistes ont salué l’événement en soulignant qu’il était le premier acteur noir ayant obtenu cette distinction.

En apprenant cette nouvelle, j’ai eu une petite pensée pour Rafael, le clown Chocolat, le premier artiste noir ayant connu la célébrité en France. J’ai raconté dans mon dernier livre (Chocolat clown nègre, Bayard, 2012) l’histoire extraordinaire de cet esclave cubain, vendu à un marchand portugais, arrivé à Paris en 1886, et qui triomphe au Nouveau Cirque en 1888, dans une pantomime nautique intitulée la Noce de Chocolat.

Certes, avant lui, d’autres artistes noirs avaient fréquenté les scènes parisiennes. On peut les regrouper autour de deux pôles. Le premier, le plus valorisé, est celui du théâtre. Sylvie Chalaye (Du Noir au Nègre. L’image du Noir au théâtre, L’Harmattan, 2000) a montré qu’avant la Première Guerre mondiale, aucun artiste noir n’avait pu percer comme comédien à Paris ; alors qu’à Londres, l’acteur noir américain Ira Aldridge s’était imposé dès le milieu du XIXe siècle dans les rôles shakespeariens.

Le pôle opposé au théâtre est celui des spectacles de rue ou des fêtes foraines. Les artistes noirs parviennent très tôt à se faire une petite place dans ces formes de culture populaire. Bien que la plupart d’entre eux soient restés anonymes, ils acquièrent une petite notoriété locale, comme musiciens, lutteurs, cracheurs de feu, etc.

Le cirque et le music hall se situent entre ces deux pôles extrêmes. C’est là qu’on trouve les principales innovations du « show business » né à New York et à Londres. Ces spectacles de masse vont servir de tremplin pour un petit nombre d’artistes noirs leur permettant d’atteindre la notoriété. Les cafés-concerts et les music halls  programment dans un premier temps des minstrels (artistes blancs grimés en noir) qui familiarisent le public parisien avec des spectacles issus de la culture des esclaves afro-américains. Puis les minstrels sont remplacés par des artistes noirs, la plupart venus des Etats-Unis. Mais ceux-ci ne font pas carrière en France et le public ne retient pas leur nom.

A partir des années 1870, les choses commencent à changer. Deux artistes noirs connaissent un réel succès sur les scènes parisiennes. Il s’agit du dompteur Delmonico et de la trapéziste Olga.

L’affiche de Jules Chéret intitulée Delmonico le célèbre dompteur noir (1874) montre que ce qui séduit le public de l’époque, c’est l’affrontement de l’homme noir et de la bête sauvage. La presse alimente ce fantasme en colportant des récits affirmant que Delmonico a été dévoré par un lion à Berlin (Le Figaro, 17/8/1875). Peu de temps après, il réapparait sur la scène parisienne. Mais c’est parce qu’il a été grièvement blessé par une lionne que les journalistes parlent à nouveau de lui.

Olga, la trapéziste, devient célèbre sous le nom de « miss Lala ». Née en Russie en 1858 d’un père noir et d’une mère blanche, tous deux artistes de cirque, elle est surnommée la « Vénus des tropiques » et surtout la « mulâtresse canon ». Elle triomphe au cirque Fernando en 1878. Elle aussi est représentée sur une affiche de Jules Chéret (1880). Mais c’est grâce au tableau d’Edgar Degas Miss Lala au cirque Fernando (1879) qu’elle est passée à la postérité (cf. Marilyn R. Brown, « Miss Lala’s Teeth : Reflections on Degas and “Race” », The Art Bulletin, déc. 2007).

Il faut néanmoins insister sur le fait que ces artistes noirs n’ont connu qu’un succès éphémère en France. Ils appartiennent au monde cosmopolite du cirque et du music hall, peuplé d’artistes qui circulent de villes en villes, souvent des deux côtés de l’Atlantique.  Leur couleur de peau a contribué à leur succès pour des raisons qui s’inscrivent dans la logique exotique des exhibitions, comparables à celles qui expliquent la naissance des « villages nègres ».

Rafael, le clown Chocolat, peut être considéré comme le premier artiste noir de la scène française parce qu’il a réussi à construire une relation durable avec le public français, fondée sur une identification contradictoire (attirance et rejet ; admiration et mépris). En inventant la comédie clownesque, Foottit et lui ont incarné les deux personnages symbolisant les rapports entre le monde blanc et le monde noir. Grâce à la démocratisation du spectacle vivant, au triomphe de la presse de masse, de la publicité et du cinéma muet, Chocolat devient un personnage familier pour un très grand nombre de Français, même si la majorité d’entre eux ne l’ont jamais vu sur scène.

Bien que son succès soit dû au fait qu’il incarnait fréquemment le stéréotype du nègre stupide et craintif Rafael, le clown Chocolat, a ouvert le chemin qui permettra aux artistes noirs des générations suivantes, de Joséphine Baker à Omar Sy, d’être reconnus par le public français comme des artistes à part entière.

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Rabouan 27/03/2016 17:18

Je me permets de vous joindre par l'intermédiaire de ce blog pour vous transmettre cette demande :Lorsque le film « Chocolat » est sorti sur les écrans, je n'avais jamais entendu parler de lui.
Pourtant, en annonçant à mon père que j'avais été voir ce film, ce fut l'occasion pour lui de me dire que ma grand-mère (maintenant décédée et née en 1907 à Saumur) lui avait dit que « l'oncle André Girard » avait fait venir Footitt (elle prononçait foojit...) et Chocolat à Mocquebaril, sa belle demeure, (ou peut-être au petit théâtre « Bouvet-Ladubay).
En effet, cet oncle André Girard avait pris la suite de son grand-père Bouvet pour sa société de vins de mousseux à Saint Hilaire Saint Florent (près de Saumur). Et il paraîtrait donc qu'il a fait venir à Mocquebaril Footitt et Chocolat pour une soirée privée. Comme les « légendes familiales » sont parfois un peu transformées, il se pourrait aussi qu'il ait fait venir le couple de clowns non pas pour une soirée privée, mais pour distraire le personnel de la société car la Cave Bouvet-Ladubay avait également (et a toujours) un petit théâtre privatif que le grand-père d'André Girard avait créé pour son personnel.
J'ai essayé de retrouver trace de cette histoire familiale dans votre dernier livre sur Chocolat, mais il semblerait qu'il soit peu allé en province. Par contre vous parlez de soirées privées, voire de soirée de charité...
Je me permets donc de vous écrire pour vous demander si, au cours de vos investigations passionnantes autour de la vie de Chocolat, vous ne seriez pas tomber sur un programme ou un contrat qui concernerait une venue à Saint Hilaire Saint Florent (au Petit Théâtre Bouvet-Ladubay ou au château de Mocquebaril) près de Saumur pour une représentation pour André Girard ou son peronnel, alors dirigeant la société de vins mousseux « Bouvet-Ladubay ». Cordialement

Gilles Hermet 10/04/2012 08:21

Bonjour. Je travaille à une commémoration associant Ludovic Tratrieux et Chololat, point commun cimetière protestant bordeaux, pour la LDH fédération Gironde et section Bordeaux.
Un lien constant militant et scientifique (oui, je sais, je suis moi-même scientifique) avec vousserait très utile. Epice sur le gâteau, Durkheim, prof en 1898, a fondé la secton LDH de Bordeaux,
nous sommes ses descendants. Il y a un amphi Durkheim à Bordeaux 2 - sciences sociales