La « culture populaire » : une référence absente de l’élection présidentielle

Publié le par Gerard Noiriel

Etant donné que la question du « populisme » a été au cœur des polémiques publiques au cours des derniers mois, on aurait pu penser que la « culture populaire » serait un objet de débat pendant la campagne des élections présidentielles. Mais force est de constater qu’il n’en a rien été, pas même à gauche. Les propositions sur la culture de François Hollande n’y font pas allusion. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il évoque dans son projet la question de « l’éducation populaire », en la présentant comme « l’une des conditions majeures d’une transformation progressive de notre société », mais le rapport du peuple à la culture n’est pas explicitement abordé.

Paradoxalement, la dernière tentative visant à débattre publiquement de ce sujet est venue de la droite. En 2010, un rapport rédigé par le cabinet de Frédéric Mitterrand,

intitulé La culture pour chacun, s’appuyant implicitement, et pour les besoins de sa cause, sur les analyses critiques de Pierre Bourdieu, voire sur celles de Jacques Rancière, reprochait aux "élites" d’avoir imposé aux classes populaires leurs propres normes, contribuant ainsi à une "intimidation sociale" les éloignant de la culture légitime. La "culture pour chacun" apparaissait, dans cette perspective, comme une nouvelle stratégie pour lutter contre les inégalités culturelles en réhabilitant les cultures populaires.

Ce rapport a suscité une véritable levée de boucliers chez les professionnels de la culture. On a reproché au ministère de dresser un bilan négatif de l’action de l’Etat pour justifier les coupes sombres dans les financements publics. Quand on veut noyer son chien on l’accuse de la rage.

En Allemagne, une vive polémique a éclaté récemment autour des mêmes enjeux. Les auteurs de l’ouvrage intitulé Der Kulturinfarkt (L’infarctus culturel) tentent eux aussi de réhabiliter l’économie libérale en matière culturelle en dénonçant l’incapacité des pouvoirs publics à combattre les inégalités. Selon eux, 10 milliards d’euros d’argent public sont dépensés chaque année pour la culture, mais cette manne ne bénéficie qu’à 10% de la population allemande. Pour résoudre cette injustice, ils prônent des solutions radicales : fermeture de la moitié des institutions culturelles actuellement en service et recours massif au mécénat privé

Comme on le voit à travers ces deux exemples, ce sont aujourd’hui les gouvernements de droite et les penseurs libéraux qui invoquent la « culture populaire » pour refonder la politique culturelle. La gauche, qui a pourtant joué un rôle moteur tout au long du XXe siècle dans la démocratisation de la culture, semble tétanisée. Ses représentants préfèrent ne pas voir qu’il existe aussi des formes de domination sociale au sein de cet univers. Ils ne proposent donc aucune solution nouvelle pour réduire la « fracture culturelle ».

Etant donné que François Hollande a indiqué pendant la campagne électorale que le spectacle vivant serait sa « grande priorité » s’il était élu, je limiterai mon analyse à l’examen de ce secteur de la Culture pour tenter d’expliquer les raisons de ce silence.

Depuis les années 1950, la gauche a construit son hégémonie dans la culture publique en défendant deux grandes exigences démocratiques. D'une part, il fallait donner aux créateurs les moyens de travailler "librement", à l'abri des interventions directes du pouvoir politique et des exigences du marché capitaliste (la loi de l'offre et de la demande). D'autre part, l'Etat devait remplir sa "mission de service public" en permettant aux classes populaires d’avoir accès aux biens culturels.

Ces deux finalités de l’action publique ont abouti à une division du travail au sein du monde de la culture. D’un côté, l’autonomisation des activités artistiques a permis à ceux que j’appelle les « créateurs de plateau » de se concentrer sur leur art, de cultiver leurs compétences sans avoir besoin de se préoccuper du public ni de s'interroger sur les finalités civiques de leur métier. D'un autre côté, la lutte contre les inégalités culturelles a été prise en charge par des associations développant des activités socio-culturelles destinées aux milieux populaires, mais qui sont dévalorisées par les porteurs de la culture légitime.

Travaillant depuis trois ans avec des artistes, des chercheurs en sciences sociales et des militants associatifs sur des spectacles qui s’adressent au premier chef à des publics populaires, j’ai pu constater dans toutes les villes de France où nous sommes passés la force de ce clivage et l’ampleur des frustrations accumulées. Même s’il existe des endroits où les deux milieux parviennent à travailler ensemble, le plus souvent les travailleurs sociaux qui développent des actions socio-culturelles dans les quartiers ont le sentiment d’être méprisés par les institutions culturelles légitimes, et utilisés par les artistes quand ceux-ci ont besoin de remplir leurs « quotas » de spectateurs issus du peuple et de la « diversité ».

On ne cesse de nous répéter que la finalité civique de la culture est de renforcer le lien social, mais les professionnels du monde culturel donnent chaque jour l’exemple du contraire. L’étatisation de la culture a donné naissance à de petits milieux institutionnalisés qu’il est extrêmement difficile de faire travailler ensemble. Les logiques de financement public viennent même dissuader ceux qui veulent œuvrer dans ce sens.

Si la gauche ne prend pas ce problème à bras le corps, c’est parce qu’il l’affecte de l’intérieur. Le financement des activités culturelles est assuré aujourd’hui par les collectivités locales qui sont en majorité de gauche. Lancer un débat sur la crise de la culture publique nécessiterait donc un examen auto-critique de leur part. Démarche d’autant plus improbable qu’elle aboutirait à étaler publiquement les contradictions internes à la gauche, puisque le clivage évoqué plus haut oppose des milieux professionnels qui lui sont favorables.

François Hollande a annoncé que, s’il était élu, il lancerait un débat pour préparer une loi d’orientation sur le spectacle vivant. Mais depuis trente ans, un grand nombre de débats de ce type ont eu lieu et ils n’ont pas résolu les problèmes évoqués plus haut, car cela nécessiterait de se tenir à distance des enjeux de pouvoir et des intérêts corporatistes qui s’affrontent régulièrement dans ce genre de confrontations.

Défendre l’idéal de la « culture pour tous » nécessite aujourd’hui de combattre les effets négatifs de l’étatisation de la culture. Plutôt que de laisser ce rôle au marché, l’Etat

doit montrer qu’il peut aussi agir contre lui-même pour résoudre ses crises internes. Le meilleur service qu’un gouvernement de gauche pourrait rendre aujourd’hui à la culture populaire serait d’œuvrer au renforcement des liens entre les différents acteurs institutionnels de la sphère culturelle, en faisant en sorte qu’ils aient intérêt à travailler ensemble. .

Cf. le compte rendu de ce livre dans La lettre du spectacle vivant, 13/4/2012.

Cf. Libération, 27 mars 2012

Pour une analyse plus approfondie de cette question, je renvoie à mon livre Gérard Noiriel, Histoire, théâtre et politique, Agone, 2010.

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philippe goudard 01/08/2012 14:35

Cher Monsieur,
Deux de nos centres de recherche et le département arts du spectacle de Montpellier 3 organise en novembre prochain deux journée d'études sur le clown.
Nous souhaiterions beaucoup pouvoir vous y convier pour une communication.
Auriez vous l'amabilité de m'indiquer votre adresse courriel afin de vous adresser plus d'informations?
Cordialement.

Philippe Goudard

JP 21/04/2012 00:52

Toujours très intéressant.