Le Front National est-il soluble dans la culture ?

Publié le par Gerard Noiriel

La dictature de « l’actualité » nous rend de plus en plus amnésiques. Concentrés sur les sujets de conversation que les médias nous imposent chaque matin, nous avons tendance à oublier ce qui s’est dit la veille ou l’avant-veille. La jeune génération découvre ainsi des problèmes qu’elle croit « nouveaux » alors que bien souvent il ne s’agit que d’une variation sur des thèmes éculés.

Marine Le Pen n’a pas seulement succédé à son père à la tête du Front National. Elle a pris sa place dans le système médiatique que les journalistes ont construit au cours des années 1980. Pour alimenter le flot continu des récits d’actualité, il faut désormais un personnage qui « dit tout haut ce que les Français pensent tout bas », le personnage par qui le scandale médiatique arrive et contre lequel se mobilisent tous les vrais « républicains ».

Nous voyons ainsi s’écrire sous nous yeux une nouvelle mouture du scénario qui a permis à Jean-Marie Le Pen d’arriver au second tour de la présidentielle en 2002. Mais comme dans les bonnes séries télé, pour maintenir le suspense il faut introduire quelques variantes dans le scénario de base. L’intrigue de l’épisode qui va tenir en haleine le public français jusqu’au printemps 2012 est déjà en place. Elle se résume à une question : « allons-nous vivre un 21 avril à l’envers ? »

Parmi les postures que la promotion médiatique de Marine Le Pen permet de conforter (ou de réconforter), on ne peut pas ignorer celle du « résistant » qui combat sans relâche la « lepénisation des esprits ». Cette formule a été inventée dans les années 1980 pour expliquer les succès électoraux de l’extrême droite. En gros, les tenants de cette thèse estiment qu’une partie de l’opinion publique (notamment dans la fraction des classes populaires la plus touchée par la crise) aurait été « contaminée » par les thèses populistes et xénophobes du FN. Le remède découle du diagnostic : il faut « décontaminer » le peuple en démontrant la nocivité de cette propagande. Les « leçons de l’histoire » sont alors mobilisées pour étayer le devoir d’éducation civique.

Au cours des années 1980, ce type de raisonnement a servi à légitimer l’action des associations antiracistes, mais il a souvent été aussi mobilisé pour justifier la forte augmentation du budget de la Culture. Je suis bien placé pour en témoigner puisque la première association que j’ai créée quand j’étais enseignant à Longwy, au tout début des 1980 (Association pour la Préservation et l’Etude du Patrimoine du bassin de Longwy-Villerupt), avait déjà légitimé son rôle en invoquant les enjeux civiques de la mémoire. Dix ans plus tard, lorsque nous avons fondé, Zaïr Kedadouche et moi, l’association pour un musée de l’immigration (AHMI) - première étape du combat qui aboutira à la mise en place de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI) en 2004 - c’était aussi parce que nous étions convaincus que la propagande xénophobe du Front National était facilitée par la méconnaissance de tout un pan de notre histoire.

A la différence d’un philosophe comme Jacques Rancière qui récuse cette posture civique en affirmant que les universitaires qui cherchent à diffuser leur savoir contribuent à « l’abrutissement » du peuple, je continue à croire que ce type d’engagement civique est nécessaire. Néanmoins, force est de constater que les résultats n’ont pas été à la hauteur de nos espérances. Non seulement, le Front National n’a pas été déboulonné, mais ses thèses sur « l’identité nationale » sont aujourd’hui reprises par la droite dite « républicaine ».

Il faudrait donc que tous ceux qui ont obtenu des postes, des subventions ou de l’audience en mobilisant la culture pour combattre la « lepénisation des esprits » s’interrogent sur les raisons de cet échec collectif. Hélas, sauf exception, personne n’est prêt aujourd’hui à s’engager dans ce « devoir d’inventaire », car cela bousculerait trop de routines de pensée et d’intérêts constitués. Même si cela n’a aucun effet sur le plan politique, il est beaucoup plus commode de continuer à dénoncer le Front National.

Ayant toujours eu le souci de m’appliquer à moi-même les conseils que je donne aux autres, je me suis livré à une analyse critique de mon propre engagement civique depuis trois décennies. Et cela m’a conduit à la conviction que l’une des causes majeures du faible impact de nos discours dans les classes populaires résultait des clivages séparant de plus en plus les trois milieux constitutifs de la culture (la science, l’art et l’action sociale). Les projets que nous développons aujourd’hui au sein de l’association DAJA (http://www.daja.fr/) ont pour principale ambition de lutter contre ces cloisonnements.

Le succès de la conférence-théâtrale sur l’histoire du clown « Chocolat » nous a incités à nous tourner davantage vers les artistes pour en faire un véritable spectacle, sous la direction artistique de Marcel Bozonnet. Ce travail collectif qui associe des travailleurs sociaux, des artistes, des enseignants et des chercheurs va prochainement débuter à Amiens. Les lecteurs de ce blog seront régulièrement informés des développements de ce projet. Ce sera l’occasion de montrer concrètement quels sont les obstacles auxquels se heurtent ceux qui bousculent les routines pour combattre la « lepénisation des esprits ».

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Mathieu Ferradou 01/05/2011 10:51


Un peu intimidé de m'adresser directement à celui qui a écrit l'ouvrage sur lequel mon récent oral d'agrégation était en partie basé, je souhaiterais néanmoins vous poser une question: que
pensez-vous de l'analyse récemment développé par Emmanuel Todd (lors d'une interview sur France Inter: http://www.dailymotion.com/video/xhvqxm_emmanuel-todd_news) sur la légitimation, notamment sur
le plan économique après le plan idéologique, du programme du FN par la droite traditionnelle qui de fait commettrait un suicide?