Le « vote souffrance », le Front National et le secret de Polichinelle.

Publié le par Gerard Noiriel

Je fais partie d’une génération d’historiens dont la vie professionnelle a été, sinon bouleversée, du moins fortement affectée par l’irruption du Front National dans la vie politique française. Nous pensions que les discours xénophobes, les célébrations chauvines de « l’identité française » appartenaient au passé, à l’histoire de nos parents ou de nos grands-parents.

Lorsque la propagande nationaliste a ressurgi brutalement dans le discours politique (au début des années 1980), elle nous a paru tout d’abord anachronique et irrationnelle. Nous l’avons attribuée à une perte de mémoire collective. Seule la méconnaissance des horreurs auxquelles ces manipulations identitaires avaient abouti dans la première moitié du XXe siècle pouvait expliquer sa résurgence. J’en ai tiré pour ma part la conclusion qu’il fallait combattre simultanément sur deux fronts. D’une part, il était urgent de combler les lacunes de la recherche en montrant que l’immigration était une dimension essentielle de l’histoire contemporaine de la France. D’autre part, il fallait s’engager dans un immense travail d’éducation civique, en nouant des liens étroits avec le milieu associatif.

         Si l’on examine sans complaisance les résultats de la dernière consultation électorale, force est de reconnaître que cette stratégie a échoué. Jusqu’ici en effet, jamais un candidat d’extrême droite n’avait atteint un tel score à une élection présidentielle. Mais la multitude des experts qui ont commenté les 18% de Marine Le Pen sont rapidement tombés d’accord pour attribuer ce score à la « souffrance » des classes populaires. Alors que pendant 30 ans, nous avions répété que pour combattre efficacement le FN, il fallait développer l’éducation civique, à l’heure du bilan cet argument a été complètement occulté. Deux grandes raisons peuvent expliquer ce silence.

La première est liée aux mutations récentes du champ politique. A partir des années 1980, la bureaucratisation de la société et la  crise de la grande industrie ont liquidé les mouvements de masse entraînant une perte d’autonomie du politique au profit des médias. La « démocratie de partis » a laissé la place à la « démocratie d’opinion ». Le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène est à mes yeux une conséquence directe de ces mutations. Le triomphe de la politique-spectacle a créé en effet des opportunités dont s’est  saisi Jean-Marie Le Pen, en développant la stratégie des « petites phrases » conçues comme des « bombes médiatiques » qui prennent leur place dans l’actualité au côté des crimes, des catastrophes, des procès etc.

Les journalistes, pris dans les  rouages de cette machine médiatique, sont contraints d’accorder de l’importance à ces poseurs de « bombes », contribuant ainsi à l’héroïsation des leaders d’extrême droite. Puisque ces derniers sont devenus des personnages centraux du récit médiatico-politique, les électeurs se sentent autorisés à voter pour le Front National. La réputation sulfureuse de ce parti séduit tout particulièrement ceux qui n’ont plus rien à perdre et qui cherchent à exprimer de la façon la plus radicale possible leur refus d’une société qui ne leur fait pas de place. Une différence majeure entre l’extrême droite des années 1930 et celle d’aujourd’hui tient donc au fait que le Front National est totalement intégré dans le système politico-médiatique. En affirmant que les électeurs ayant voté pour ce parti ont exprimé leur « souffrance », les professionnels de la parole publique ont pointé, même si c’est sur le mode compassionnel, un doigt accusateur vers le peuple, détournant du même coup l’attention de leurs propres responsabilités dans la perpétuation du système.

La seconde raison qui explique le consensus sur « le vote souffrance » tient au fait que les intellectuels (au sens large du terme, i.e. tous ceux qui commentent l’actualité en public) ne peuvent pas examiner de façon critique les principes qui fondent leur identité collective. Evoquant les présupposés qui gouvernent l’activité des savants, Pierre Bourdieu parlait d’un « secret de polichinelle bien gardé ». Tous les chercheurs savent que dans la pratique, les principes qu’ils proclament haut et fort en public ne fonctionnent pas, mais personne ne le reconnait publiquement[1].

         Le même raisonnement vaut pour les intellectuels. Depuis l’affaire Dreyfus, ceux-ci ont construit leur identité collective autour d’un idéal d’éducation civique, présentée comme une arme majeure pour combattre les préjugés, l’intolérance et le racisme. Mais jamais les intellectuels n’ont cherché à savoir quel était l’impact réel de leurs discours sur les publics auxquels ils s’adressent, comme s’ils craignaient que le sol se dérobe sous leurs pieds.

Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir,  éditions, 2001, p. 152.

Commenter cet article

Maria 04/11/2014 22:44

Je me permet encore un commentaire. L'identité nationale fait l'objet de nombreuses études scientifiques. C'est un phénomène d'une rare complexité qui intéresse les sciences politiques, la
philosophie, l'anthropologie et, évidemment, la psychologie. De vos publications découle la conclusion que l'identité nationale est un mythe. Mais l'affirmer veut dire ne pas prendre en
considération le fait que de nos jours l'ethnicité est venue substituer les classes. C'est un bouleversement pour le monde occidental qui a supprimé l'Ethnoculturel l'ayant proclamé sans
importance. Quand même l'identité nationale basée sur la spécificité ethnoculturelle (et non sur la politique et l'économie) démontre une grande capacité de cimenter la société (j'en ai parlé sous
votre article "L'émancipation par la culture" et ne voudrais pas répéter les explications). Ce qui est extrêmement grave c'est que vous vous permettez des propos qui pourraient être qualifiés de
diffamation. Le fait de constater que: 1) les différences civilisationnels ne sont pas à ignorer; 2) la situation démographique et le vacuum culturel jouent en défaveur de la France; 3) la famille
est à la base de toute société; 4) l'ethnicité, la race sont des données objectives ne veut pas dire qu'on est xénophobe. La xénophobie suppose de la haine. Le racisme veut dire que l'on proclame
une race inférieure à une autre. Vous manipulez ces termes de façon assez maladroite, excusez-moi. Il en va de même pour l'histoire qui est devenue servante de l'idéologie dans votre article. En ce
qui concerne les migrations: la population européenne éclectique qui est à l'origine de la France et qui a surmonté des siècles n'a rien à voir avec la politique migratoire irrationnelle
d'aujourd'hui. Une autre manipulation impardonnable: la Seconde Guerre Mondiale. La comparaison que vous avez faite est incompatible avec l'éthique la plus élémentaire. Toute idéologie menée
jusqu'à l'extrémité par une personne qui est handicapée mentale devient particulièrement dangereuse. Mais les actions de Hitler (que vous ne vous décidez pas à appeler par son nom) et la peur que
cela pourrait se répéter ne justifient pas la dissolution de l'identité nationale (qui existe que vous l'aimiez ou pas) et la stigmatisation banale de vos adversaires que vous faites en utilisant
des astuces qui ne marchent plus. Pour compromettre la gauche il suffit de citer la dictature de Pol Pot (qui est beaucoup pire que Hitler, car il massacrait sa propre population, si vous vous
rappelez) ou Cohn-Bendit qui essayait de défendre la pédophilie (j'espère que ce n'est pas votre cas). Vous êtes en train de défendre une idéologie destructive qui est vouée à l'échec. En réalité
il n'existe pas de solutions gauches ou droites, il y a des solutions correctes et celles qui ne le sont pas. Si vous analysez les conséquences du programme actuel de la PS, vous allez voir qu'il
signifie la soumission ultérieure de la France à la volonté des Etats-Unis et la dégradation ultérieure de la société qui n'a même pas besoin de cette immigration massive pour s'éteindre. Je ne
doute pas de vos compétences d'historien, mais vous n'êtes pas analyste politique, cela se voit. Merci.

Ait AHMED 09/06/2012 09:32

Bonjour,

Je réagis à votre fin de texte.

Pensez-vous en partie ou complétement que le discours des intellectuels est sans impact ?

Cordiales salutations.



Ait AHMED

Cyril D 08/06/2012 20:03

Bonjour,

après la conférence d'hier que vous avez donné sur Chocolat "clown nègre" à la Cité de l'immigration, je tenais à vous laisser un mot pour vous remercier.

Ce fut en effet passionnant de découvrir l'histoire de Rafael, cet esclave qui s'est émancipé dans le monde du cirque. Et moi qui ne suis pas sensibilisé aux questions sur le racisme, j'ai pu avoir
un début de réflexion qui n'était pas aussi aride qu'un discours purement intellectuel.

En outre, comme vous avez évoqué beaucoup d'anecdotes aux nombreuses ramifications, cela m'a donné envie de poursuivre en faisant des recherches sur internet (par exemple regarder un cake walk ou
encore, le clin d'oeil de Gene Kelly à Chocolat dans un Américain à Paris).

Merci encore.
Et aussi, une dernière chose à laquelle vous trouverez peut-être un intérêt.

Le Nouveau Cirque ayant été situé au 251 rue Saint-Honoré, il me semble que cela correspond au lieu actuel du palace le Mandarin, et non à la salle Pleyel qui elle, se trouve au 252 bis, rue du
"Faubourg" Saint-Honoré.

Cordialement,
Cyril.

LUQ 20/05/2012 16:29

merci pour cet article et les commentaires.

Serge FIOCRET 20/05/2012 10:29

Soyons quelque peu réalistes de la façon dont on fait de l'audimate, pour une simple histoire de rentabilité ...., le titre racoleur faisant la part importante de l'information, aussi crédible
qu'elle peut l'être.

Fouillant ma propre généalogie, ar-petit-fils de ces Belges Wallons qui ont quitté leurs terres pour fuir la famine, nous étions les "bouffeurs" du pain des petits français, les jaunes, les
briseurs de grève, contraints d'accepter les directives des patrons qui avaient subtilisé (déjà) nos papiers d'identité, ces derniers se présentant comme un simple papier autorisant la libre
circulation sur le territoire, faute de quoi .... c'était l'emprisonnement.

Les conditions d'hébergement n'avait rien à envier à celles proposées par les marchands de sommeil d'aujourd'hui.

On ne peut que regretter une instruction qui offre des facettes de l'histoire en majorité axées sur les grandes familles royales ce qui personnellement m'avait fait fuir cette matière alors
qu'aujourd'hui, le passé des plus humbles m'instruit beaucoup plus sur le devenir de notre jeunesse.

L'instruction civique me semble beaucoup trop axée sur l'aspect juridique pour intéresser notre jeunesse, et ne peut offrir à mon sens l'ouverture d'esprit nécessaire pour comprendre les rapports
de force entre nos différentes couches sociales.