Montrer le travail

Publié le par Gerard Noiriel

Lorsque j’ai lancé ce blog en annonçant une livraison tous les dimanches, j’ai manifestement sous-estimé la discipline d’écriture qu’un tel exercice allait m’imposer. Je savais que je n’aurais pas le temps d’exploiter ce qui constitue peut-être l’aspect le plus intéressant d’un blog, à savoir sa dimension interactive. C’est pourquoi je ne l’ai pas conçu comme un dialogue avec des lecteurs, mais plutôt comme un journal un peu plus élaboré que le journal manuscrit que je tiens (par à-coups) depuis trente ans.

Mais je n’ai pas assez pris en compte le fait qu’un blog dont la principale finalité n’est pas de donner une opinion sur l’actualité du jour, ni d’exprimer un mouvement d’humeur, nécessite un important travail d’élaboration. Sans parler des contraintes techniques qui m’ont empêché d’expédier ma livraison ce dimanche.

       Je pense néanmoins que ce type d’exercice n’est pas inutile, à condition d’exploiter toutes les ressources que peut offrir un blog. Il y en a une que je n’ai pas encore beaucoup utilisée jusqu’ici bien qu’elle me tienne à cœur, c’est l’usage du blog pour rendre compte des étapes du travail que nécessite l’écriture d’un ouvrage scientifique. Montrer le travail est un enjeu à la fois épistémologique et politique très important. Pour me limiter au monde des historiens, je rappellerai le clivage qui a opposé tout au long du XXe siècle ceux qui se définissaient comme des « travailleurs de la preuve » (Marc Bloch) et ceux qui se présentaient comme des « penseurs » (François Furet). Pour le dire en langage marxiste, je suis pour ma part convaincu qu’il faut informer les lecteurs sur le temps de travail socialement nécessaire à la production d’une connaissance historique afin de combattre l’idéologie du génie qui reste, quoi qu’on en dise, très vivace aujourd’hui.

Montrer le travail, c’est aussi mettre au jour la fragilité du savoir que nous produisons. Contre le relativisme post-moderne, j’ai toujours défendu l’idée que l’on pouvait produire des vérités historiques et qu’il fallait les défendre sur la place publique, tout en précisant qu’un fait historique était vrai « jusqu’à preuve du contraire ».

Malheureusement, cette dimension de l’éducation scientifique reste marginale aujourd’hui en France dans l’enseignement de l’histoire. La plupart des manuels présentent, sur la page de gauche, les événements ou les faits historiques comme des vérités gravées dans le marbre et, sur la page de droite, les documents que les enseignants sont invités à commenter avec leurs élèves. On ne peut pas nier que ce type de pédagogie soit en progrès par rapport à l’époque que j’ai connue quand j’étais au collège (début des années 1960). A ce moment-là, seul le prof avait droit au livre et certains d’entre eux se contentaient de le « recracher texto » pour nous faire gratter pendant toute l’heure. Il fallait avoir du mérite (ou être un peu maso) pour « aimer l’histoire » dans ces conditions. Donc, il y a du mieux ! Néanmoins, les manuels d’aujourd’hui ne montrent pas suffisamment comment se fabrique le savoir historique. Les polémiques sur l’enseignement de l’histoire se focalisent sur les « oublis » ou les « lacunes » des programmes officiels, mais la question de l’éducation scientifique reste marginale. Pourtant, c’est un enjeu important si l’on veut donner aux futurs citoyens des armes critiques leur permettant de distinguer parmi les marchandises qui s’écoulent aujourd’hui sous le label « histoire », les ouvrages sérieux et les essais superficiels.

C’est ce genre de préoccupations qui m’ont incité à reproduire, dans mon livre Penser avec, penser contre (Belin,  2003), des textes dont le but était de montrer comment je m’étais approprié les écrits des principaux auteurs qui ont compté dans ma formation de socio-historien. Il ne s’agissait pas de dévoiler le « vrai » Max Weber ou le « vrai » Bourdieu, mais plutôt de dire : «  voilà comment j’ai utilisé ces auteurs pour fabriquer ma propre boîte à outils ». Je compte prolonger cette démarche dans mon blog en évoquant régulièrement le travail que je suis en train de développer actuellement sur l’histoire du clown Chocolat, travail qui débouchera, au début de l’année 2012, sur la publication d’un livre et sur la création d’un spectacle théâtral.

La semaine prochaine, je vous présenterai un premier état de cette réflexion, centrée sur le « blackface ». 

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