Pourquoi raconter des histoires ?

Publié le par Gerard Noiriel

Dans un petit ouvrage récemment réédité[1], le psychologue américain Jerome Bruner écrit qu’il existe deux modes de pensée, qu’il appelle « paradigmatique » et « narratif » (clivage qui recoupe grosso modo l’opposition entre langage savant et littéraire). Et il ajoute que «  lorsque nous perdons de vue que ces deux modes de pensée sont liés l’un à l’autre (…), nous cessons d’être à même de faire face aux événements ».

Appliquée à l’histoire, cette distinction me semble beaucoup plus pertinente que tous les écrits épistémologiques des trente dernières années qui ont tenté de nous convaincre que le discours des historiens n’était qu’un genre littéraire parmi d’autres ; une « mise en intrigue » (Paul Veyne) ou une « poétique du savoir » (Jacques Rancière). La distinction proposée par Bruner est particulièrement féconde pour tous ceux qui s’intéressent au problème de la réception des discours historiques. L’opposition entre mode de pensée « paradigmatique » et « narratif » renvoie au clivage entre public de spécialistes et grand public. Elle permet d’éviter de confondre sous le même mot « histoire » une thèse de doctorat et un roman historique.

            Bruner reprend à son compte les analyses déjà anciennes de Kenneth Burke[2]. Ce dernier a montré qu’une histoire exigeait un Agent (un personnage) qui s’engage dans une Action pour réaliser un Objectif dans un Cadre bien identifié et en usant de certains Moyens. L’histoire se déclenche quand surgit un dysfonctionnement entre ces cinq éléments. C’est le Trouble (la peripeteia d’Aristote) qui donne sens à l’histoire. La finalité d’une bonne histoire, ce n’est pas de fournir des réponses, mais de poser un problème, de façon à susciter chez le lecteur ou le spectateur la question : « qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais été à sa place ? »

La capacité universelle des êtres humains à comprendre des histoires a été démontrée par la recherche en sciences sociales. Michael Tomasello a souligné que ce qui différencie dès l’origine l’homme des autres primates, c’est sa capacité à saisir les états mentaux d’autrui, son aptitude à l’intersubjectivité ; faculté que les neuro-sciences ont réussi à localiser dans le cerveau en détectant les neurones de l’empathie[3]. Cette prédisposition originelle de l’homme au récit a été confirmée par les psychologues qui ont observé que les enfants entraient dans le monde du récit dès qu’ils commençaient à maîtriser le langage.

La distinction entre langage « paradigmatique » et « narratif » permet de poser une question qui passe inaperçue quand on définit l’histoire comme un genre littéraire : est-il possible de passer d’un langage à l’autre ? Et comment ?

Bruner raconte que dans l’un de ses premiers ouvrages, quand il était un jeune chercheur plein de fougue, il a défendu l’idée que l’on pouvait traduire le langage savant dans le langage narratif. Il a abandonné aujourd’hui cette idée, mais il continue à penser que ces deux langages ont besoin l’un de l’autre.

Pour illustrer cette interdépendance Jerome Bruner, qui a longtemps travaillé avec des juristes, prend l’exemple du droit. Citant Robert Cover il souligne qu’« il ne peut y avoir d’institutions légales ou de prescriptions sans récits qui permettent de les situer et de leur donner un sens ». Bruner illustre cette affirmation en prenant l’exemple de la lutte contre la discrimination raciale aux Etats-Unis. En 1886, la Cour Suprême des Etats-Unis jugeant l’affaire « Plessis contre Ferguson » a légitimé la ségrégation au nom du principe « séparés mais égaux ». Dans les décennies suivantes, un grand nombre de récits (pièces de théâtres, romans, films) ont montré les souffrances que ressentaient ceux qui étaient obligés de vivre dans des lieux séparés, de voyager à l’arrière d’un bus, etc. Des romans comme ceux de Richard Wright ont orienté le débat public concernant la ségrégation sur la question de la stigmatisation, de l’humiliation ressentie par ceux qui en étaient les victimes. Cette manière de raconter l’histoire du racisme a ensuite été mobilisée par des savants, et notamment par des psychologues comme Jerome Bruner lui-même, invités par les tribunaux à livrer leur expertise. Après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte marqué par les récits sur l’horreur des camps nazis, ce nouveau point de vue s’est imposé. En 1954, la Cour Suprême des Etats-Unis a mis fin (sur le plan légal) à la ségrégation raciale parce qu’elle causait un préjudice à « l’estime de soi » des Noirs américains. Les luttes pour les droits civiques ont permis de faire triompher ensuite le principe de la discrimination positive. Ceux qui ont combattu ce nouveau cadre législatif ont défendu leurs intérêts en mobilisant le même type de récit, mais en inversant les rôles. L’histoire du Noir bénéficiant d’avantages déloyaux est venue ainsi contrecarrer la précédente, aboutissant au décret obligeant les entreprises à ne plus tenir compte des caractéristiques raciales pour recruter leurs salariés (« Color blindness »).

            C’est au cours de mes propres recherches sur l’immigration en France que j’ai pris conscience du rôle essentiel que jouait le récit dans les discours publics. Le récit sur l’immigré menaçant l’identité nationale a surgi d’un coup dans l’actualité à la suite de la rixe sanglante qui a eu lieu à Marseille le 17 juin 1881, parce qu’un petit groupe d’Italiens avait sifflé la Marseillaise. Je me suis demandé pourquoi ce récit, et cette symbolique de l’hymne national sifflé par l’étranger, avait perduré jusqu’aujourd’hui en dépit des multiples critiques que ce stéréotype a suscitées. Le petit livre de Jerome Bruner donne des éléments de réponse en montrant qu’on ne peut pas combattre efficacement le « langage narratif » en parlant le « langage paradigmatique ». Autrement dit, les intellectuels qui dénoncent le « storytelling » pour des raisons d’ordre politique ne peuvent pas atteindre leur but car pour avoir un réel impact dans l’opinion publique, il faut savoir raconter des histoires. Plutôt que d’invalider le récit en politique, il faudrait plutôt être capable d’opposer aux histoires que racontent les dominants, des histoires qui puissent servir les intérêts des dominés.

Le génie de Brecht est d’avoir posé explicitement ce genre de problèmes dans ses réflexions sur les rapports entre l’art, la science et la politique. Une pièce « didactique » comme L’Exception et la règle - que l’on peut voir actuellement à Confluences (Paris XXe) dans une mise en scène de Dominique Lurcel - montre bien comment Brecht a réussi à « raconter des histoires » en mobilisant du savoir pour mieux affronter les dilemmes dans lesquels nous sommes pris.

 



[1] Jerome Bruner, Pourquoi nous racontons-nous des histoires, Retz, 2010.

[2] Kenneth Burke, The Grammar of Motives, New York, Prentice-Hall, 1945.

[3] Michale Tomasello, The Cultural Origins of Human Condition, Cambridge, Harvard University Press, 2001.

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Champy 10/06/2016 17:10

L'ouvrage de Tomasello cité en note 3 a aussi été traduit aux éditions Retz en 2004 sous le titre "Aux origines de la cognition humaine" : http://www.editions-retz.com/pedagogie/aux-origines-de-la-cognition-humaine-9782725623153.html