Quelle liberté pour la science ?

Publié le par Gerard Noiriel

 

Le collectif international « CSF-Free-Science » a été créé récemment à l’initiative de chercheurs et d'enseignants-chercheurs « inquiets du nombre croissant de scientifiques mis en danger ou empêchés dans leur activité de recherche ». Son but est « d'alerter, d'informer et de mobiliser pour protéger et soutenir la liberté de la recherche à travers le monde ».  Le collectif tiendra sa première rencontre publique le vendredi 25 février prochain, à l'Assemblée Nationale (cf. www.csf-free-science.org)

Cette initiative est  importante. Elle rejoint, en l’élargissant, celle que nous avions prise en 2005, avec Nicolas Offenstadt et Michèle Riot-Sarcey, lorsque nous avons créé le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (http://cvuh.free.fr/)

Le but du CVUH ou de CSF-Free-Science n’est pas de se substituer aux syndicats ou aux autres instances représentatives des professions universitaires pour défendre des intérêts catégoriels, négocier des augmentations de salaires ou obtenir des postes. Il s’agit de défendre, dans l’espace public, les principes qui fondent l’identité propre du métier d’enseignant-chercheur (le souci d’objectivité, l’effort de compréhension et d’explication du monde, l’esprit critique, etc.), principes qui exigent que l’on se tienne à distance de tous les pouvoirs.

En 2005, deux événements nous ont convaincus qu’il était temps de se regrouper pour défendre ces principes scientifiques et ceux qui les respectent. D’une part, il fallait se mobiliser contre la loi du 23 février 2005 qui voulait contraindre les enseignants à présenter les aspects « positifs » de la colonisation. D’autre part, il fallait protester contre l’action en justice intentée par une association (le « collectif des Antillais ») contre l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, pour « négationnisme », en référence à la loi Taubira reconnaissant les traites et les esclavages comme crime contre l'humanité. Sans pour autant souscrire à toutes les affirmations de cet historien, il nous semblait intolérable que la logique du procès prenne le pas sur la libre discussion et sur la critique savante.

Mais comme son nom l’indique le CVUH a défendu son action au nom de la vigilance et non pas au nom de la liberté, terme qu’ont privilégié ceux qui ont lancé, quelques mois après la naissance du CVUH, la pétition, puis l’association, intitulée : « Liberté pour l’histoire ». Les premiers signataires de ce texte étaient des universitaires, mais aussi des journalistes et des écrivains engagés dans un combat pour l’abrogation de toutes les « lois mémorielles » ; leur cible principale étant la loi Taubira.

Pour ma part, j’ai toujours été convaincu que la mémoire collective appartenait à tout le monde. On ne voit donc pas au nom de quel privilège les historiens pourraient interdire aux représentants du peuple de légiférer dans ce domaine. Les initiateurs de la pétition « liberté pour l’histoire », jouant sur la confusion entre histoire-mémoire et histoire-science, se sont placés dans le prolongement du combat traditionnel des intellectuels interpellant le pouvoir politique pour défendre la « liberté », alors que nous avons conçu le CVUH comme un mouvement de chercheurs et d’enseignants luttant contre l’empiètement du pouvoir d’Etat et des médias dans leur domaine de compétence. A nos yeux, en entretenant la confusion entre histoire-mémoire et histoire-science, les promoteurs de la « liberté pour l’histoire » contribuaient à affaiblir la recherche scientifique au lieu de la servir.

C’est pourquoi, lorsque j’étais président du CVUH, j’ai critiqué le slogan « liberté de l’histoire », en affirmant que notre seul but était de défendre l’autonomie de la recherche historique contre les intrusions du pouvoir d’Etat mais aussi contre le pouvoir économique (la loi du marché).

L’initiative lancée par le collectif CSF-Free-Science me donne l’occasion de nuancer ce point de vue en soulignant que dans certaines circonstances, il faut aussi se mobiliser pour défendre la liberté de la science. Il existe aujourd’hui un grand nombre de chercheurs qui vivent dans des pays où les libertés individuelles sont inexistantes ou constamment menacées. Lors de la rencontre organisée par CSF-Free-Science, le 25 février prochain, nous aurons l’occasion d’exprimer notre solidarité à Pinar Selek, notre collègue poursuivie par la justice turque depuis plus de dix ans parce qu’elle a eu « le tort » de mener des entretiens avec des Kurdes pour sa thèse de sociologie et de refuser de divulguer leurs noms à la police.

La France n’est pas à l’abri de ce genre d’inquisition. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, les membres du gouvernement ont multiplié les procès contre des journalistes, des associations défendant les droits de l’homme, ou contre des chercheurs en sciences sociales. La plainte pour diffamation intentée contre Alain Garrigou, professeur de sciences politiques à l’université de Paris Ouest, par Patrick Buisson, conseiller du président Sarkozy, est une parfaite illustration de ces dérives. Dans ce genre d’affaires, c’est bien la liberté de la recherche qui est en cause.

 

 

 

 

 

 

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