Dimanche 5 juin 7 05 /06 /Juin 10:00

Comme je n’ai pas eu le temps, cette semaine, d’écrire mon blog dominical, je livrerai à la sagacité de mes lecteurs deux textes bruts, extraits de la documentation sur laquelle je travaille actuellement. Ces articles concernent l’Exposition universelle de 1889 ; événement grandiose (plus de 32 millions de visiteurs) qui marquera les esprits, notamment parce qu’elle donnera l’occasion à des millions de Français d’entrer en contact direct avec des représentants des peuples venus des autres continents. Les deux extraits que j’ai choisis illustrent les préjugés coloniaux qui régnaient à l’époque. Entre le journaliste et l’indigène, le plus naïf n’est pas celui qui se croyait à l’époque le plus intelligent. Mais dans ces textes on sent aussi affleurer cette fascination pour des mondes inconnus, fascination qui va accélérer le « décentrement » du regard européen dans les décennies suivantes, notamment dans le domaine artistique.

(Le Temps était l’équivalent actuel du Monde et le Figaro l’équivalent du Figaro, en plus culturel)

 

 

LE TEMPS (18 juillet 1889)

 

Billet du matin

 

« Paris, 17 juillet,

Sans doute, ma cousine, elle serait superbe, leur Exposition, si on pouvait la voir. Mais, bien que j'y sois allé une vingtaine de fois, je ne puis dire encore que je l'aie vue; et il est probable que je ne la verrai jamais. Pourquoi ? Parce qu'il y a trop de monde.

J'ai fait de loyaux efforts, l'autre jour, pour voir du moins, un des villages nègres de l'esplanade des Invalides. J'ai dû y renoncer. On fait la queue pendant des heures avant d'entrer. Il y faut une patience de fakir. Heureusement, j'ai découvert en dehors de l'Exposition, plus loin que le Trocadéro, un autre village nègre, un amour de petit village nègre, où personne ne va et où j'ai pu visiter tranquillement mes frères noirs.

Ils ne sont pas laids du tout, la peau d'un grain serré, d'un beau noir de bronze florentin, les mouvements souples et nobles. Ce qu'ils savent suffit à orner leur vie, à la rendre commode et gaie. On les voit tresser des nattes et

toutes sortes d'objets en paille ou en jonc, tisser des étoffes solides et diversement colorées, forger le fer, ciseler des anneaux et des bracelets d'or et d'argent. Pendant ce temps-là les femmes, l'air innocent et modeste, préparent le dîner. Une d'elles jette dans une marmite de terre, où chauffe de la graisse, des poignées de farine dont ses mains noires et ses bras restent tout poudrés, elle fait un roux. Il y a là une fillette de douze ans, Mlle Dédé, qui est une petite merveille de gentillesse noire. Le monsieur qui a fait venir du Gabon ces nègres délicieux me conduit obligeamment au premier étage d'une baraque en planches, où sont leurs dortoirs. Là, je vois une négresse allaitant un négrillon de huit jours, encore presque blanc, joli comme un ange, très éveillé déjà. Un matin, à dix heures et demie, elle a été prise des premières douleurs une heure après elle était accouchée et, à une heure et demie, elle redescendait dans la cour comme si de rien n'était.

Les corps de ces excellents nègres fonctionnent aussi aisément que ceux des animaux. Il est certain qu'ils souffrent beaucoup moins que nous dans leur chair et dans leur âme. Leur pays, là-bas, est fertile et beau; ils y vivent doucement, sans excès de travail. Et je vous répète que ce ne sont point des brutes ; ils sont doux; leurs femmes sont chastes; ils ont, comme les autres hommes, leurs dieux, qui sont de bons petits dieux, des fétiches et des poupées qu'ils prient, et qui les exaucent quand cela se rencontre. Il y a comme cela, paraît-il, dans cette mystérieuse Afrique, des peuples innombrables, pas plus méchants que nous, qui jouissent paisiblement de l'air du ciel et des fruits de la terre, qui vivent dans un état de paresseuse demi-civilisation agricole et pastorale, et qui depuis sept mille ans n'avaient point fait parler d'eux. Nous sommes, sans vanité, plus intelligents; mais, puisque tout est vain, qui osera dire que ces nègres sans prétention n'ont pas résolu mieux que nous le problème de la vie?

Comme je sortais du hameau noir, j'ai vu, près de la porte, une femme du peuple qui exhortait son petit garçon, un enfant de trois ou quatre ans à embrasser un négrillon du même âge. Le petit nègre était autrement joli et robuste que le petit blanc. Le petit blanc sera ouvrier, travaillera du matin au soir, mènera la dure vie du prolétaire dans une civilisation industrielle, lira de mauvais journaux, aura des idées fausses et incomplètes. Et ainsi, songeant à ce que deviendraient ces deux petits, c'est du petit blanc que j'ai eu pitié. »

 

 

LE FIGARO (20 juillet 1889)

 

La toilette des danseuses javanaises

 

 

« Je vais chaque matin, depuis quelques jours, dès que l'Exposition a ouvert ses portes, flâner dans le Kampong javanais de l'esplanade des Invalides. Le tour de ce petit village est bien vite fait et la vue de ses maisons de bambou ne retient pas longtemps l'attention captive, si on se contente de chercher là, en plein Paris, une sorte d'image, de reproduction d'un coin de terre habité par une population un peu primitive, sur une île lointaine, inconnue pour nous. Mais si on est curieux de savoir comment vivent dans le Kampong de l'Esplanade, au milieu de notre civilisation, à deux pas de nos grands boulevards parisiens, les habitants d'une des îles les plus considérables et les plus anciennement connues de l'archipel indien, il faut fureter de longues heures autour des maisons en bambou et y plonger souvent des regards indiscrets.

On arrive ainsi à surprendre Javanais et Javanaises dans leur intimité et à se familiariser peu à peu avec ces braves gens qui se distinguent des Européens autant par la simplicité de leurs mœurs, de leurs goûts et de leurs habitudes, que par leur teint basané, leurs cheveux longs et leur nez épaté. Parmi les secrets de la vie intime que j'ai découverts au Kampong des Invalides, il en est un que je vais vous livrer c'est celui de la toilette des danseuses javanaises.

Vous les connaissez, les danseuses si vous ne les avez vues déjà, vous en avez entendu parler bien certainement. Je ne vous dirai rien de leurs danses effroyablement contorsionnées et qu'accompagne une musique languissante; monotone, prodigieusement ennuyeuse, ou des chants. auxquels, naturellement, nous ne comprenons rien du tout. Je ne veux vous parler que de leur « maquillage », des procédés qu'elles emploient pour se « faire une tête » avant de monter sur l'estrade où elles figurent de dix heures du matin à onze heures du soir.

Nos danseuses se lèvent à l'heure où on ouvre les portes de l'Exposition. Si vous passez à ce moment devant la case qu'elles habitent, des chants, des cris, interrompus seulement par une conversation vive, alerte, précipitée, vous annoncent leur réveil. Ces chants, il est vrai, n'éveillent en vous aucun

sentiment, ces cris ne vous disent pas les passions de celles qui les font entendre et vous ne comprenez pas le plus petit mot de la conversation que vous écoutez. Mais ces sons, articulés ou non, en tout cas bizarres pour votre oreille, vous disent très haut qu'il y a là des femmes et que ces femmes sont gaies.

Voilà précisément une des danseuses qui apparaît au balcon de la case et, le sourire aux lèvres, jette les yeux sur le Kampong. Le Kampong est presque désert ; cinq ou six visiteurs seulement. Je me dissimule de mon mieux derrière un arbre et, anxieux, j'observe avec attention. Qui est cette femme ? son nom ? sa naissance ? son rôle dans la société javanaise ? J'ai ouï dire que les femmes de Java qui se livrent à la danse, ou « tandak », comme on dit là-bas, sont des

« ronggengs » et ronggengs se traduit en français par « horizontales ». On m'affirme aussi que de très grandes dames, des «serimpées» et des « bédâyâs », ont l'insigne honneur d'exercer leurs talents chorégraphiques à la cour du Sultan de Sourakarta. On me déclare enfin qu'il y a au Kampong une ronggeng et trois serimpées de la cour de Sourakarta. La danseuse qui est là, devant moi, son nez épaté au vent, appartient-elle aux ronggengs ou aux serimpées? Je n'oserai jamais lui poser cette question. Mais un mot, un geste, pourrait sans doute la trahir. Si j'allais lier conversation avec elle? î

Je quitte l'abri qui me cache à ses yeux et je m'approche de la case. Notre danseuse est en négligé du matin, un négligé coquet petites sandales aux pieds;, jupe rouge clair très courte, très courte; camisole bleue sous laquelle on devine, à une proéminence légère, une poitrine naissante. Me voilà à cinq pas de la galerie. La jeune Javanaise sourit toujours. Elle jette sur moi ses yeux et sourit encore, du même sourire. Je lui envoie un salut et elle disparaît en souriant. Jugez de ma déconvenue. Si je frappais à la porte de là case? C'est peut-être imprudent. Sans doute les ronggengs de Java n'ont pas de «protecteurs», et les serimpées ne connaissent pas ici de chevaliers jaloux et terribles, mais s'il y avait dans la case des mères à cheval sur l'étiquette ?

Je me livrais à ces réflexions, lorsque les quatre danseuses apparurent sur la petite galerie de la case. Elles portaient une table chargée d'objets divers, fantastiques des pots, des soucoupes, des fioles, des pinceaux, des boîtes de toute couleur. Leur costume est le même que celui décrit plus haut : sandales, jupe et camisole. Elles ne font pas plus attention à moi que si je n'existais pas. Lentement, elles disposent en ordre les objets épars sur la table, puis toutes ensemble, tranquillement, riant, caquetant et fumant de longues cigarettes enveloppées de feuilles de maïs, elles dénouent leurs cheveux noirs et luisants. Leurs bras, leur cou, le haut de la poitrine ainsi que les pieds et les jambes sont déjà teints au safran. La chair au teint basané a pris, grâce à cette teinture, un beau ton doré. En quelques minutes elles lissent leurs cheveux avec de petites brosses trempées dans de l'encre de Chine et les relèvent élégamment sur la nuque. Cela fait, elles prennent un miroir et des pinceaux et procèdent à la peinture de leur visage. Il faut voir les mines et les poses de jeunes beautés malaises pendant cette opération compliquée Elles se mirent longuement dans leur miroir, rient aux éclats, se penchent puis se relèvent, esquissent mille gestes, tout en

procédant à leur toilette.

(…)

Les danseuses de Java entrent dans la case où elles vont maintenant se parer de leurs superbes costumes, de leurs bijoux, de leurs casques, de tout l'attirail pittoresque sous lequel,dans un moment, elles paraîtront devant le public. Je suis leur mouvement et m'approche plus près du balcon, du côté de la porte de la case où je brûle d'envie de pénétrer. La jeune Javanaise qui, tout à l'heure, est venue, la première, respirer l'air frais du matin, au saut du lit, a deviné mes intentions. Elle revient sur ses pas, s'appuie d'une main sur la balustrade de la galerie et, de l'autre, me fait signe que non, non, non, il ne faut pas entrer. Un mouvement de tête significatif accompagne le geste de la main. Elle jette ensuite un regard furtif sur l'ouverture par où ses compagnes sont entrées dans la case, comme pour s'assurer que personne ne la voit, puis, riant aux éclats, elle m'envoie un baiser et disparaît. C'est en vain que j'interroge, autour de moi, tous les habitants du village javanais pour savoir si le baiser qu'elle m'avait envoyé était le baiser d'une ronggeng ou d'une serimpée."

 

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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  • : 01/01/2011
  • : La "performance" au sens le plus large du terme, c'est la capacité de penser et de créer pour agir. Telle est la philosophie de ce blog, qui traite des questions situées à l'intersection de la science, de la culture et de la politique. Il prolonge les activités de l'association DAJA(http://www.daja.fr) que j'ai fondée pour renforcer les liens entre artistes, chercheurs et militants associatifs.
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