Retour sur "les secrets de Polichinelle bien gardés"

Publié le par Gerard Noiriel

Certains lecteurs se sont émus du ton quelque peu désenchanté de mon dernier blog. En s’interrogeant sur l’utilité des intellectuels, est-ce qu’on ne risque pas d’alimenter le populisme ambiant ?

Les réflexions de Pierre Bourdieu  sur le « secret de polichinelle bien gardé », que j’évoquais dans ce blog, fournissent des éléments de réponse à cette question. C’est pourquoi je voudrais y revenir aujourd’hui. Cette formule un peu provocatrice est extraite de son dernier cours de sociologie au Collège de France. On peut le lire à la fois comme le bilan d’une vie consacrée à la science et comme un « testament intellectuel ».  Bourdieu critique un courant de la sociologie des sciences (dont Bruno Latour est l’un des principaux représentants en France) que l’on peut qualifier de « relativiste » au sens où il réfute les critères traditionnels qui définissent les disciplines scientifiques par opposition à la littérature (l’objectivité, la vérité, etc.).

         Ce courant « relativiste » a multiplié les recherches empiriques pour montrer que, dans la pratique, la science ne fonctionnait pas comme les chercheurs disent qu’elle fonctionne. Je me suis moi-même inspiré de cette sociologie des sciences pour mettre en évidence l’immense écart qui existait entre les pratiques des historiens et leurs discours sur ces pratiques.

Bourdieu évoquent les « secrets de polichinelle bien gardés » non pas pour nier l’intérêt de ces recherches sur les activités scientifiques, mais pour critiquer les conclusions épistémologiques qu’en tirent les philosophes qui cherchent à nier la spécificité de la démarche scientifique. Le fossé entre discours et pratiques n’empêchent pas, en effet, que les normes idéales qui gouvernent le travail des savants puissent exercer leurs effets sur ces pratiques. Prenons l’exemple de « l’objectivité de l’histoire ». De nombreux travaux ont montré que cette norme scientifique avait servi, dans les faits, à légitimer les conceptions dominantes de l’histoire (blanche, bourgeoise, masculine, nationale, etc.). Néanmoins, tous ceux qui ont contesté ces visions partielles et partiales du passé l’ont fait au nom du principe d’objectivité, en retournant l’argument contre ceux qui l’avaient mobilisé à leur profit.

Inversement, comme je l’ai montré à propos des écrits sur l’histoire du journaliste-historien François Furet, la dénonciation du « positivisme naïf » des historiens défendant l’objectivité de l’histoire a très souvent servi de prétexte pour  discréditer l’autonomie de la recherche scientifique et la placer sous la dépendance des médias ou du pouvoir politique.

         S’il faut s’attaquer aux « secrets de Polichinelle bien gardés », ce n’est donc pas pour invalider les idéaux de la science, mais pour se donner les moyens d’exercer son métier de chercheur de façon plus lucide. C’est la meilleure façon de faire face au désenchantement, et parfois au cynisme, qui guette ceux qui ont trop cru, dans leur jeunesse, au monde idéal de la science.

         Le même type de raisonnement peut être appliqué, me semble-t-il, aux formes d’engagement qui caractérisent les intellectuels. Ceux qui prétendent « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » devraient commencer par appliquer à leur propre milieu les conseils qu’ils donnent aux autres. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

 

Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Gallimard, cool. « Folio », 2005 (1996)

Commenter cet article

Bouygard 05/02/2017 18:45

Monsieur,
J'ai lu votre blog en recherchant quelqu'un qui serait susceptible de rédiger une préface au livre que je viens d'écrire et qui en est aujourd'hui à l'état de manuscrit. Le projet de livre est parti du blog que je tiens en appui de projets menés dans un cadre associatif. Nous avons mené 2 actions : une pour la mémoire d'Autrichiens résistants de la seconde guerre mondiale, l'autre pour réhabiliter le lieu de sépulture de travailleurs indochinois de la 1ere guerre mondiale. Lors de ces 2 projets, j'ai été surpris des réactions des personnes du villages, de leur adhésion à l'un ou à l'autre projet (rarement aux 2). En rédigeant le livre, je me suis efforcé de faire le lien entre le décès des indochinois en 1918, dans les montagnes des Pyrénées, et la motivation des promoteurs des 2 projets dans les années 2010, en cherchant à comprendre au fur et à mesure les liens entre l'histoire nationale, la réaction des acteurs locaux, la résurgence dans la mémoire sélective des gens du coin de ces 2 événements qui avaient été traumatisant pour les contemporains. Ce faisant, je ne sais pas si j'ai fait un livre d'histoire, de mémoire ou autre (systémique ?), ni si c'est un travail scientifique. Votre blog m'amène à me poser beaucoup de questions et je vous en remercie

ROUGE CERISE PCF 84 25/10/2012 04:50

Bonjour Gérard,
J'utilise ton blog pour te contacter car je n'ai pas d'autre moyen. Je pense que la vidéo suivante à quelque chose à voir avec l'histoire du mouvement ouvrier et pourrait t'intéresser toi ou un de
tes collègues en tous les cas il ne faut pas qu'elle soit perdue. Fraternellement. Xavier
http://www.pcf84danielecasanova.fr/article-d-une-resistance-a-une-autre-albert-cordola-les-contis-l-histoire-
111540843.html

Alexis Lambert 04/07/2012 10:31

M. Noiriel, j'aurais besoin de vous contacter au sujet de votre pièce car j'envisagerais de la présenter dans le cadre du Pland e prévention et de Lutte contre les Discriminations de la Ville de
Metz.
Merci de me contacter.
Cordialement
Alexis Lambert