« Révolutionnaires », « rebelles » ou « émeutiers » ? La qualification de la violence populaire de Louis XVI à Michèle Alliot-Marie

Publié le par Gerard Noiriel

Je disais la semaine dernière que Pierre Bourdieu avait parfois eu tendance à surestimer la « magie des mots ». Cela ne doit pas nous faire oublier que l’apport majeur de la génération des intellectuels français dont il a été l’un des plus éminents représentants (avec Michel Foucault et Jacques Derrida) est d’avoir mis en évidence le rôle essentiel du langage et du discours dans les relations de pouvoir. En réponse à une question du journaliste Pierre Viansson-Ponté (Le Monde, 11-12 octobre 1977), Bourdieu disait : « quand on parle de politique, on devrait toujours penser qu’il s’agit aussi de langage. La compétence politique, si tant est qu’il en existe une définition universelle, consiste sans doute dans la capacité de parler en termes universels de problèmes particuliers (…). Cette généralisation n’est possible que par le langage, par l’accès à un discours général sur le monde social ».

Les mots que l’on utilise pour nommer les violences populaires illustrent parfaitement ce processus. Le 14 juillet 1789, lorsque la Bastille tombe aux mains des insurgés, Louis XVI demande au duc de Liancourt : « c’est une révolte ? » et ce dernier lui répond : "Non Sire, c'est une révolution !" Nous avons là un exemple fameux où le verdict posé sur le vif par l’un des acteurs de l’événement n’a jamais été contesté par la suite. Mais il existe beaucoup d’autres cas où la qualification de la violence populaire (révolte ou révolution) est restée un enjeu de luttes, y compris chez les historiens. David Potter a donné des exemples de ce genre de polémiques à propos des événements sanglants qui se sont produits dans l’empire austro-hongrois en 1848. Les historiens qui pensent que les Magyars formaient un « peuple » qualifient la révolte organisée par Louis Kossuth contre l’empereur d’Autriche de « guerre d’indépendance » et  d’« acte patriotique ». Mais ceux qui ne considèrent pas les Magyars comme un « peuple » réduisent leur soulèvement à une simple « insurrection » orchestrée par des « rebelles ». De même, ceux qui affirment que les Croates qui s’opposaient à Kossuth étaient un « peuple » qualifient du même coup ce dernier de « tyran » et les mesures qu’il a prises pour « rétablir l’ordre » deviennent un « acte d’oppression ». Dans le cas contraire, ce sont les Croates qui sont des « traîtres » à leur patrie. On voit que le choix des mots oriente de façon décisive l’interprétation des événements.

L’actualité de ces derniers mois a fourni de nouvelles preuves éclatantes de ce constat. Au tout début da la mobilisation sociale en Tunisie, on s’en souvient, Michèle Alliot-Marie (MAM), notre ministre des Affaires étrangères, a indiqué publiquement que la France était prête à faire profiter le gouvernement Ben Ali de son « savoir faire » en matière de « maintien de l’ordre ». Cette expression signifiait qu’aux yeux de MAM les acteurs de ce mouvement social étaient des délinquants ou des terroristes. Nous avons appris par la suite les liens d’amitié et les liens d’affaire que Madame la ministre entretenait avec les dirigeants de ce pays. Son discours général sur le « maintien de l’ordre » masquait donc bel et bien la défense de ses intérêts particuliers. Mais l’ampleur du mouvement a très vite discrédité cette thèse sécuritaire et un nouveau lexique s’est imposé dans les médias : les manifestants sont devenus des « rebelles », puis des « insurgés » et lorsque Ben Ali s’est enfui, ils sont devenus des « révolutionnaires ».  Tous les commentateurs ont alors célébré, avec des trémolos dans la voix, la victoire du « peuple tunisien ».

Le discours sur le mouvement social en Libye a suivi un cheminement beaucoup plus tortueux. Lorsque l’armée de Kadhafi a repris le dessus, la « révolution populaire » est redevenue, sous la plume des journalistes, un soulèvement de « rebelles » ou « d’insurgés » (cf. l’envoyé spécial du journal Libération, le 18/3/2011  : « A Benghazi la jeune rébellion est aux abois (…) ; l’insurrection n’a pas eu le temps de se structurer ». Ce sont les khadafistes qui ont alors tenté de se réapproprier le mot « peuple », comme le montrent ces propos tenus par l'un des fils du leader libyen :« Le peuple nous appelle (...) Nous ne pouvons pas permettre qu'une poignée de terroristes contrôle une partie de la Libye et sa population" (Le Monde du 25/2/2011).

 

Mais en reconnaissant le Conseil national de transition (CNT) proclamé à Benghazi par les insurgés comme le seul "représentant légitime du peuple libyen" le gouvernement français a déclenché une contre-offensive qui a permis de légitimer les frappes aériennes contre le « tyran » Khadafi.

 

Repris dans Pierre Bourdieu, Interventions, Agone, 2002, p. 107.

Cf. notamment David Potter, "The Historian's Use of Nationalism and Vice Versa," American Historical Review, Vol. 67, No. 4 (Jul., 1962), pp. 924–950.

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Coustou 27/03/2011 12:32


Les Tunisiens, Egyptiens et Libyens, même si les qualificatifs utilisés pour les désigner fluctuent dans la presse, ont au moins le privilège d'être mentionnés et donc d'exister aux yeux de
l'Histoire. Les insurgés de Bahrein, eux, n'existent déjà plus. Balayés, effacés, renvoyés au néant. Ils ont le malheur d'habiter un pays qui abrite la Vème flotte américaine et une plateforme
bancaire mondiale,et d'être un pivot de la stratégie militaire américaine au Moyen-Orient. L'invasion et l'occupation de leur territoire par les armées saoudiennes, le couvre-feu instauré pour 3
mois, les nombreux morts et blessés, les arrestations des dirigeants du mouvement, tout cela n'intéresse désormais plus personne. Deux poids deux mesures dans le traitement de l'information. Tous
les combattants de la liberté ne pèsent pas le même poids. Il a suffit d'un mot, assené avec complaisance par les média, le mot "chiite" (autant dire "satan") pour justifier se désintérêt total.
Les puissances occidentales ayant fait le choix de soutenir les dictatures sunnites, de préférence aux dictatures chiites, les victimes des roitelets sunnites ne sont donc plus classés dans la
catégorie des victimes. Ils ne méritent donc ni l'admiration du public, ni la compassion des ONG, ni les articles des journalistes. A plus forte raison si les dits "chiites" ont le malheur
d'habiter dans un pays qui est la chasse-gardée des Etats-Unis. Un consensus s'opère dès lors pour couvrir de silence les turpitudes et les massacres.
Silence!! on tue!!
Mais quel Historien se montrera digne de sa mission d'Historien et osera briser ce consensuel silence? Commenter les fluctuations de vocabulaire, c'est une démarche intéressante et pédagogique,
mais commenter les "vides", les "trous" de l'Histoire, ses oublis volontaires, n'est-ce pas bien plus méritant encore?


Anne-Marie Coustou 22/03/2011 16:29


Errata : Il s'agit bien-sûr du Conseil National de Transition, et non de la Résistance (lapsus)
Ligne 3 : sentant venir le vent (au lieu de sentir venir le vent)


Coustou Anne-Marie 22/03/2011 16:24


Juste une petite précision à propos de la reconnaissance du Conseil National de la Résistance par les autorités publiques "occidentales", et de ce fait, par les journalistes. Les chefs d'Etat major
et des ministres de Khadafi, sentir venir le vent, ont abandonné ce dernier et se sont rangés dans le camp des "insurgés", dont ils sont parvenus, semble-t-il à prendre la direction. C'est pourquoi
le CNT est subitement devenu fréquentable, jusqu'à justifier une intervention militaire. Ils ont été reconnus par les responsables politiques du monde "occidental" comme aptes à constituer une
alternative crédible à Khadafi. C'est-à-dire à limiter au maximum la soif légitime de changement qu'attend le peuple libyen. Le même scénario est d'ailleurs en train de se produire au Yemen, où les
ministres, qui ont bien compris l'opportunité que cela leur ouvrait, sont en train de changer de camp. On voit donc que le vocabulaire des politiciens et des journalistes change non seulement en
fonction du rapport de force sur le terrain, mais également en fonction des gages de continuité (ou au contraire des craintes de bouleversement politique) que les dits "insurgés" représentent pour
celui qui s'exprime.