Mardi 24 janvier 2 24 /01 /Jan 13:54

Au début du mois de décembre 2011, une polémique a éclaté dans les médias, à la suite d’une chronique publiée dans le Point par le journaliste Patrick Besson (1/12/2011). Imaginant que la candidate écologiste Eva Joly avait gagné l’élection présidentielle, il transcrit son discours au peuple français : « Zalut la Vranze ! Auchourt'hui est un krand chour : fous m'afez élue brézidente te la République vranzaise », etc.

         Cet article a été dénoncé par les associations de défense des droits de l’homme et par les partis de gauche comme une forme de racisme à l’égard d’une candidate d’origine norvégienne possédant la double nationalité. Il s’inscrit dans le prolongement d’une stigmatisation qui a débuté pendant l’été 2011. Eva Joly ayant proposé de supprimer le traditionnel défilé militaire du 14 juillet sur les Champs-Elysées, pour le remplacer par "un défilé citoyen", elle a été personnellement mise en cause par l'UMP et le FN, en raison de ses origines. Après le Premier ministre François Fillon affirmant : « Je pense que cette dame n'a pas une culture très ancienne, des traditions françaises, des valeurs françaises, de l'histoire française", le député UMP Lionel Tardy va jusqu’à écrire: «  Il est temps pour elle de retourner en Norvège !"  Comme c’est fréquemment le cas dans ce genre de polémiques, c’est le Front National qui fournit la formulation la plus explicite des enjeux sous-jacents. "Je ne crois pas qu'il soit légitime de se présenter à la présidence de la République quand on est devenu français tardivement" affirmeMarine Le Pen (Le Monde, 15/7/11)

Le mot important dans cette dernière phrase c’est « légitime ». L’enjeu de cette polémique était en effet de savoir si les citoyens ont tous la même légitimité pour représenter le peuple français ? Sur le plan juridique, les choses sont claires. La Constitution indique qu’il faut posséder la nationalité française pour se présenter à l’élection présidentielle. Mais en affirmant que ceux qui sont « devenus français tardivement » n’ont pas la même légitimité que les autres, Marine Le Pen réactive la suspicion sur les origines, établissant ainsi une discrimination entre Français « de souche » et Français « issus de l’immigration »

Il fallait rappeler ce contexte pour comprendre pourquoi l’article de Patrick Besson a choqué. Qu’un auteur de roman fasse parler tel ou tel personnage avec un accent, cela n’a rien d’étonnant, ni de nouveau. Mais ici il s’agit d’un problème politique. Le rire, l’ironie, la plaisanterie ont toujours été des armes majeures pour discréditer les « outsiders » aspirant à représenter le peuple.

Voyons les arguments avancés par ceux qui ont pris la défense de Patrick Besson. Pour Franz-Olivier Giesbert, aujourd’hui directeur du Point, « c'est de l'humour, Besson s'est contenté de mettre par écrit ce qu'on entend à la radio ». La polémique suscitée par cet article est, à ses yeux, un « nouvel exemple saisissant du poids pris, ces dernières années, par le politiquement correct qui coud les bouches et, pardonnez-moi, serre les culs […].La maréchaussée de la bien-pensance n'aime rien tant que l'esprit de sérieux qu'elle veut imposer à tous et dont on ne sort désormais qu'à ses risques et périls » (8/12/2011). 

L’article de Gaspard Koenig, intitulé « Accent d’Eva Joly : pauvre France qui perd son sens de l’humour et de la liberté » (publié sur le site Atlantico le 5/12/2011), reprend le même argumentaire. Ce normalien, agrégé de philosophie - qui a été la plume de  Christine Lagarde avant de devenir conseiller en stratégie à la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD), et qui se présente comme le candidat du Parti Libéral Démocrate à Londres pour les élections législatives 2012 (circonscription "Europe du Nord" des Français de l'étranger) – a trouvé très amusant le billet de Patrick Besson. Lui aussi invoque le droit à l’humour et à la liberté d’expression. Evoquant « un procédé littéraire au moins aussi vieux que Balzac », il dénonce ceux qui prônent les « autodafés ».

Ces propos occultent le contexte politique de cette affaire pour se placer sur le plan « littéraire ». Confondant l’écrit et l’oral, ils invoquent la liberté d’expression pour dénoncer le « politiquement correct » présenté comme un phénomène nouveau et inquiétant.

L’une des fonctions de « l’actualité » (et de ceux qui la font) est de rendre le peuple amnésique. Contrairement à ce que croit Giesbert, cette polémique n’a rien de nouveau. La stigmatisation des accents (sous la forme d’une transposition par écrit d’un langage oral) a été une constante de la vie politique française depuis les débuts de la IIIe République. J’en donnerai deux exemples, particulièrement significatifs.

En 1898, Hégesippe Légitimus devient député de la Guadeloupe. C’est le premier député noir de la IIIe République. Lorsqu’il arrive à Paris, les humoristes se déchaînent. Certains annoncent qu’il va venir à l’Assemblée Nationale en pagne, d’autres affirment que c’est un sorcier qui doit son élection à une « bamboula frénétique dans un cimetière au clair de lune ». Un chroniqueur du Journal du dimanche, hebdomadaire que l’on peut considérer comme un équivalent du Point aujourd’hui, fait parler Légitimus : « Je si pou le tavailleu conte l'exploiteu, pou la Répoupique sociale conte la Répoupique éactionnaie. » (12 juin 1898). Traumatisé, Légitimus rentre précipitamment à Pointe-à-Pitre, sans avoir osé franchir l’enceinte du Palais-Bourbon.

Deuxième exemple : juin 1936. La gauche emmenée par Léon Blum accède au pouvoir. Xavier Vallat s’insurge à la Chambre contre le fait que "la France, vieux pays gallo-romain, soit désormais dirigée par un juif ». Dans les Décombres(édité en 1942), Lucien Rebatet  se remémore avec horreur le défilé du 14 juillet 1936, évoquant les « monstrueuses familles de youtres berlinois » qui criaient dans les rues de Paris « Fife le Vront Bobulaire ».

Je ne veux pas entrer ici dans la question de savoir s’il faut ou non qualifier de « racistes » les propos de Besson. Je veux seulement rappeler que les auteurs des propos que je viens de citer revendiquaient eux aussi le droit à « l’humour » et la « liberté d’expression ». Le sens de ces termes n’est jamais uniforme. Ce sont des enjeux de luttes. Ceux qui occupent une position dominante dans le champ médiatique voudraient nous imposer leur propre définition, criant à la « censure » dès qu’on leur rabat leur caquet. Mais la liberté d’expression n’autorise pas à humilier publiquement certains citoyens. Bien sûr, ceux qui manient ce genre d’humour, affirment toujours que leurs propos n’ont rien d’insultants. Mais qui est le mieux placé pour en juger ? Eux ou ceux qui s’estiment insultés ? Dans son article sur « Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient », Freud explique que le rire est un acte social qui met en scène trois personnages : le raconteur, son destinataire et la victime de l’histoire « drôle ». L’une des fonctions du rire est de cimenter le sentiment de communauté (et de supériorité) entre l’humoriste et son public (en l’occurrence Patrick Besson et les lecteurs du Point) au détriment de celui (ou celle) qui en fait les frais (en l’occurrence Eva Joly). Pendant longtemps, les victimes n’ont pas eu la possibilité de répondre à ceux qui riaient à leurs dépens. Aujourd’hui, il n’en va plus de même. C’est ce progrès démocratique que ne supportent pas les pourfendeurs du « politiquement correct ».

Sur cet épisode, cf. Gérard Noiriel, Chocolat clown nègre, Bayard, 2012.

Par Gerard Noiriel - Publié dans : Chronique de Gérard Noiriel
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  • : La "performance" au sens le plus large du terme, c'est la capacité de penser et de créer pour agir. Telle est la philosophie de ce blog, qui traite des questions situées à l'intersection de la science, de la culture et de la politique. Il prolonge les activités de l'association DAJA(http://www.daja.fr) que j'ai fondée pour renforcer les liens entre artistes, chercheurs et militants associatifs.
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