Sur deux conceptions de l’histoire et du rôle civique de l’historien.

Publié le par Gerard Noiriel

Dans une récente tribune au Monde (4/2/2011), l’historien Pascal Ory évoque les raisons qui l’ont conduit à accepter de faire partie du Comité d’orientation scientifique du Musée de l’histoire de France, le grand projet culturel de Nicolas Sarkozy. Ce type de démarche est rare chez les historiens. La plupart d’entre eux n’éprouvent pas le besoin de se justifier lorsqu’ils acceptent des fonctions publiques (journalisme, expertise, responsabilités politiques, etc.) qui s’écartent de l’exercice habituel du métier d’enseignant-chercheur. Il faut donc reconnaître à Pascal Ory le mérite d’avoir défendu publiquement sa position, en évidant ainsi la posture facile et condescendante des adeptes du proverbe : « les chiens aboient, la caravane passe ».

Ory a été le disciple de René Rémond et il partage la conception de l’histoire que celui-ci a défendue toute sa vie. Il justifie sa présence dans ce Comité en invoquant trois types d’arguments qui illustrent bien la posture de ceux que j’appelle les « intellectuels de gouvernement » (par opposition aux « intellectuels spécifiques » de mon genre).

Le premier est d’ordre moral. Etant donné qu’il est classé à gauche, qu’il a été conseiller municipal socialiste et même adjoint au maire de la ville de Chartres, le ralliement de Pascal Ory à un projet sarkozyste a été vu comme une sorte de « trahison du clerc ». Celui-ci s’en défend en affirmant : «  je suis un vieux social-démocrate, assez grand pour résister à l'instrumentalisation ». Et pour donner une preuve de cette résistance, il précise que l’instance à laquelle il appartient est « un Comité d'orientation scientifique » et non pas un « conseil scientifique », organisme qu’il définit comme une simple « chambre d'enregistrement » (tous les collègues oeuvrant dans ce genre d’instances apprécieront). Dans ces conditions, ajoute-t-il, soutenir ce projet « n'a rien d'absurde ni de scandaleux, à condition de se garder à "droite" comme à "gauche" ».

Pascal Ory a raison d’insister sur le fait qu’un historien peut faire partie d’un organisme scientifique sans pour autant cautionner le pouvoir en place, ni perdre son autonomie de jugement et d’action. C’est ce raisonnement qui m’a incité (ainsi que plusieurs de mes collègues) à rejoindre le conseil scientifique de la CNHI, bien que le projet (négligé par la gauche) ait finalement vu le jour en 2006, sous l’impulsion de Jacques Toubon et de Jacques Chirac. Je profite de l’occasion pour préciser que pour garder les coudées franches, j’ai néanmoins refusé que ma participation à ce conseil scientifique soit validée par le Journal Officiel ; ce qui m’a permis d’en démissionner du jour au lendemain, en 2007, avec 7 autres collègues, quand Sarkozy a créé le ministère de « l’identité nationale ».  Ma principale divergences avec Pascal Ory (sur ce point) concerne son affirmation qu’il suffirait que l’historien « se garde à droite comme à gauche » pour éviter toute forme d’instrumentalisation. Ce raisonnement est typique des intellectuels de gouvernement qui confondent l’objectivité du savant et l’impartialité du juge. Comme j’ai essayé de le montrer dans mes écrits sur le sujet, le « ni droite ni gauche » débouche généralement sur l’apologie du centre. Le milieu de l’historien devient ainsi le « juste milieu ».

         Cela m’amène directement au deuxième type d’arguments avancés par Pascal Ory. Il concerne sa compétence professionnelle en matière « d’identité nationale ». Alors que l’immense majorité des historiens de la planète affirment aujourd’hui que « l’identité nationale » n’est pas un problème scientifique, dès la première phrase de sa contribution, Pascal Ory cautionne l’idée sarkozyste que la nation française pose problème, ce qui le conduit à définir la mission de l’historien comme celle d’un « démineur », c’est-à-dire quelqu’un qui a pour fonction de produire du consensus, donc du « nous » national. Dans sa conclusion, Ory enfonce le clou en affirmant que les historiens de ce Comité d’orientation scientifique devront répondre à l’ « intéressante question » (sic !) de savoir si la France est « finie » ou si elle n’est pas « finie ». Les sempiternelles interrogations sur l’avenir de la nation sont des interrogations politiques, mais pas scientifiques. La confusion entre les deux registres est déjà en elle-même une forme d’instrumentalisation de la science, que l’historien soit de gauche, de droite ou du centre.

L’un des avantages (en terme de visibilité publique) d’une conception de l’histoire qui emprunte directement ses questions au champ politique (ou médiatique), c’est qu’elle permet à ses adeptes de se présenter comme des spécialistes de tous les sujets. Ory justifie sa présence dans ce Comité en affirmant qu’il est un « spécialiste » des questions d’identité nationale depuis 35 ans, qu’il a écrit une demi-douzaine de livres et prononcé des cours à Sciences-Po sur ce thème, tout en assurant la direction d’un ouvrage sur les « étrangers qui ont fait la France ». Dans cette perspective, il suffit d’avoir publié un livre sur « la France » ou sur « les Français » pour se dire spécialiste de « l’identité nationale ». Voilà une autre caractéristique de l’historien de gouvernement : c’est un spécialiste des généralités. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil sur la bibliographie de Pascal Ory. Il a publié une « encyclopédie du presque rien », une « histoire du bronzage », une « histoire du discours gastronomique », des livres sur les collaborateurs, les anarchistes de droite, le théâtre du peuple, Goscinny, de Gaulle, etc. Le livre sur le bronzage, qui a pour sous-titre : « essai d’histoire culturelle » illustre bien la rhétorique à l’œuvre pour persuader les lecteurs du caractère scientifique de la démarche. Les journalistes, qui ignorent en général les subtilités du métier, se laissent facilement séduire. Lorsque Pascal Ory est venu parler de son livre sur l’art culinaire le jour du réveillon de Noël, le journaliste de France Inter l’a immédiatement présenté comme «  un historien spécialiste de la gastronomie » (cf. le site de France Inter, 24/12/2010). Si l’on définit ainsi notre métier, on ne voit pas pourquoi, en effet, on refuserait aujourd’hui à Pascal Ory le titre de spécialiste de l’immigration et de « l’identité nationale ».

Le troisième argument qu’il avance pour justifier sa nomination concerne le rôle civique de l’historien. Là aussi on voit immédiatement ce qui oppose l’intellectuel spécifique et l’intellectuel de gouvernement. Ce dernier tente d’influencer le pouvoir politique par en haut en mobilisant ses réseaux. Pascal Ory nous apprend ainsi qu’il y a une vingtaine d’années, il a  rédigé une « note » pour Jack Lang (alors ministre de la Culture) lui conseillant la création d’un « Ellis Island français ». A la fin des années 1980, lorsque nous avons voulu sensibiliser l’opinion et les pouvoirs publics sur la nécessité de créer un lieu de mémoire dédié à l’immigration, nous n’avons pas rédigé de « note » pour le ministre. Nous avons agi « par en bas » et collectivement en créant une association pour un musée de l’histoire de l’immigration (AMHI), association qui a réuni, sous l’impulsion de Zaïr Kedadouche, une dizaine d’historiens et de sociologues spécialistes (au sens non oryen du terme) de l’immigration.

« Par en haut » ou « par en bas ». Deux façon de voir le monde et de tenter d’avoir prise sur lui.

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Flavien 13/05/2011 12:42


Pardonnez les 2 fautes...Ecrire trop vite...


Flavien 13/05/2011 12:38


Je trouve votre post empli d'une jalousie et d'une mauvaise foi évidente. Pascal Ory est un des plus grands historiens français. Sa bibliographie que vous ridiculisez laisse apparaître, à condition
de s'y penchez réellement, une plongée dans l'histoire culturelle de la France. Ainsi, il est légitime d'y voir un spécialiste de l'identité nationale, sauf si vous refusez d'y voir sa dimension
culturelle et la ramenait à sa dimension politique. Cela étant, sa participation à ce Comité me semble problématique.
Bien à vous.