Sur la science comme « sport de combat »

Publié le par Gerard Noiriel

L'entretien que j'ai réalisé avec Philippe Confavreux, Carine Eff et Philippe Mangeot pour la revue Vacarmes en 2005 a été publié sous le titre « L’histoire est un sport de combat » (http://www.vacarme.org/), faisant ainsi écho au documentaire de Pierre Carles sur Pierre Bourdieu intitulé: « La sociologie est un sport de combat ». J’ai été très honoré de la comparaison, car Bourdieu a été le modèle d’engagement intellectuel que j’ai essayé de suivre, à ma modeste échelle. L’article que Joël Mariojouls a consacré à l’intervention du professeur du Collège de France dans la cité du Val Fourré à Mantes-la-Jolie (février 1999), cité qui symbolisait alors (dans les médias) le mal des banlieues, permet de mieux comprendre de quel genre de "combat" il s'agit[1]. Lors de cette rencontre mémorable, Bourdieu tente de défendre la science sociale auprès d’un public dont une partie est composée de jeunes exclus de la culture scolaire, culture qu’il faut posséder pour comprendre la sociologie de Bourdieu. Le comportement de certains d’entre eux, notamment celui de Mounir qui apostrophe Bourdieu en l’appelant « José », est une provocation qu'il faut lire comme une tentative désespérée visant à rétablir une relation d’égalité en « destituant » le professeur, ce qui contraint du même coup ce dernier à défendre sa propre dignité de savant.

Tous les intellectuels qui s’adressent à des publics populaires peuvent être confrontés à ce genre de situation. C’est ce qui justifie à mon avis que la science sociale militante puisse être vue comme un « sport de combat ».  Je me souviens que lorsque nous avons présenté la conférence théâtrale sur Chocolat (http://daja94.free.fr/index.php/spectacles/spectacles-en-tournee), au centre social Curial dans le XIXe arrondissement de Paris (automne 2009), j’ai eu une altercation avec le jeune directeur du centre qui voulait nous faire balayer la salle. Ce jeune homme, « issu de l’immigration », appliquait avec zèle le rôle que le pouvoir municipal lui avait confié, car il savait qu’il serait jugé sur sa capacité à maintenir la propreté du lieu. Le principe d’égalité voulait qu’on nous applique la même règle qu’aux jeunes du quartier qui utilisent cet espace pour leurs répétitions de musique. Mais sur le coup de minuit, après deux représentations et deux débats dans la même journée, le professeur vieillissant que je suis était exténué. Je me surpris en train de rétorquer au directeur que ce n’était pas aux artistes de nettoyer la salle, ce qui fut aussitôt interprété comme une preuve de mépris à l’égard des femmes de ménage.

On comprend que la plupart des chercheurs et des artistes fassent tout pour éviter de se retrouver dans ce genre de situation inconfortable. On le comprend d’autant mieux qu’à la différence d’un médecin qui renonce à sa vie confortable pour soigner les enfants des pays pauvres, le sociologue ou l’historien ne peut pas exhiber de preuves tangibles pour prouver que son « dévouement » est utile aux autres.



[1] Joël Marijouls, « Pierre Bourdieu au Val Fourré : de quelques obstacles à la réception profane d’une sociologie critique », Sociétés contemporaines, 2006/4. J'ai analysé plus longuement cet événement dans mon dernier livre: Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Agone, 2010.

 

 

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