Un fait divers culturel : « l’affaire » Olivier Py

Publié le par Gerard Noiriel

Pour essayer d’expliquer le rôle que les journalistes ont joué (et jouent encore) dans l’invention du « problème » de l’immigration, j’utilise souvent le terme de « fait-diversion » de l’actualité. L’actualité nous est le plus souvent présentée, en effet, comme une succession de faits divers mettant en scène des victimes, des oppresseurs et des justiciers ( les journalistes s’attribuant généralement cette fonction de redresseurs de torts). Mais la forme que prennent ces récits varie en fonction des contraintes propres à la rubrique concernée.      

Dans la rubrique culturelle, la rhétorique fait-diversière reste fortement imprégnée par les normes qui se sont imposées à l’époque du Romantisme (au début du XIXe siècle). C’est à ce moment-là qu’on voit émerger la figure héroïque de l’artiste maudit, persécuté par le Pouvoir parce que son génie iconoclaste dérange les Puissants. En France, ce mythe a fonctionné tant que les artistes ont été soumis à la censure et privés des subsides de l’Etat. Mais aujourd’hui la plupart d’entre eux vivent, directement ou indirectement, grâce au soutien des pouvoirs publics. La posture du génie persécuté n’est donc plus très crédible.

Pourtant elle constitue toujours une ressource importante pour les journalistes chargés de rendre compte de la politique culturelle. Cette semaine, l’actualité a été dominée par « l’affaire » Olivier Py. Ce metteur en scène, nommé directeur du Théâtre de l’Odéon en 2006, n’a pas été reconduit dans ses fonctions par le ministre de la Culture, ce qui a suscité une virulente polémique. La lecture des articles qui ont été consacrés à cet événement est très instructive.

Ce qui frappe, c’est que la plupart des journalistes, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont repris à leur compte la même version des faits, pour présenter Olivier Py comme la victime d’une décision arbitraire. Le « couperet est tombé », le ministre a « tranché » dans la précipitation. « Tranché » ! Verbe lourd de sens dans l’inconscient politique républicain. Jack Lang, solidarité entre ministre oblige, a précisé dans les Inrocks du 13 avril que Frédéric Mitterrand n’avait pourtant pas « la réputation d’être un guillotineur ». Quoi qu’il en soit, « la tête » d’Olivier Py est tombée. L’Humanité l’affirme en utilisant pratiquement le même titre que le Monde (« Olivier Py débarqué de l’Odéon ») et les mêmes arguments. Pour le journal communiste, la non-reconduction du mandat d’Olivier Py illustre le « fait du prince ». C’est une injustice car, comme le précise Jean-Pierre Vincent, lui-même ancien directeur de la Comédie Française, « dans une institution, il faut au moins deux mandats afin d'assurer une sorte d'ampleur du temps, de continuité dans la relation avec le public, le personnel. » La question qu’on a envie de poser à l’Humanité est de savoir si ce raisonnement vaut aussi pour l’institution présidentielle.

Autre argument repris en boucle, Olivier Py aurait dû être reconduit parce que son bilan est bon. Le taux de remplissage de son théâtre a dépassé 80%. De plus, comme le souligne le Figaro, Olivier Py « est un grand artiste, jeune et inventif, aimable, inspiré. Un homme de théâtre complet avec du cœur, de la malice et un sens profond de ses responsabilités publiques ». Même son de cloche dans les Inrocks Jack Lang loue, lui aussi, les qualités "humaines" du metteur en scène et sa "gentillesse". Le Monde et Libération complètent le portrait en ajoutant qu’il se revendique lui-même comme "homosexuel, chrétien et homme de théâtre".

Si l’on comprend bien qu’il faille être homme (ou femme) de théâtre pour diriger un théâtre, on ne comprend pas ce que la « gentillesse », l’orientation sexuelle et la croyance religieuse viennent faire dans un débat sur les critères de compétence. « Nicolas Sarkozy connaît le travail de Py et l'apprécie » ajoute le Monde (12/4) pour enfoncer le clou. Ca me rappelle une tribune publiée dans le même journal par Ségolène Royal vantant les mérites philosophiques de Bernard-Henry Lévy. La Fontaine appelait çà « le coup de pied de l’âne ».

Un bon fait divers doit avoir une dimension pathétique, voire tragique. Celui-ci n’a pas dérogé à la règle. « Quel destin lui réservent les tutelles? » demande le Figaro. Le héros va-t-il sombrer sous les coups du tyran de la rue de Valois ou rebondir triomphant, là où ne l’attendait pas ? Suspense intense, mais de courte durée. A peine « débarqué », voici Olivier Py « rembarqué ». Tout penaud de la polémique provoquée par son indélicate précipitation, le tyran a fait amende honorable en proposant au héros le royaume (je veux dire le festival) d’Avignon. Preuve de ses qualités humaines, celui-ci a jeté la rancune à la rivière et accepté la proposition ministérielle. Le fait divers s’est ainsi terminé en « happy end » !

 Je précise que je n’ai pas d’avis personnel sur la question de savoir s’il fallait nommer X ou Y à l’Odéon. Ne faisant pas partie des 10 000 abonnés de ce théâtre, je suis mal placé pour porter un jugement sur le travail accompli par Olivier Py. Ce qui m’a exaspéré, c’est la façon dont les journalistes ont rendu compte de cette affaire en occultant les mécanismes du pouvoir culturel tel qu’il fonctionne en France aujourd’hui. Dans l’entretien publié par les Inrock, Jack Lang rappelle une évidence occultée par la polémique : « Aucun directeur d'une institution culturelle n'est propriétaire de son mandat, aucun n'a droit à une reconduction automatique. Il n'est même pas anormal que le ministre en charge de la Culture choisisse, en conformité avec une ligne culturelle qui serait clairement affichée, de confier telle ou telle direction à tel ou tel autre ».

Olivier Py a été lui-même nommé en 2006, « à la surprise générale », par le ministre de la Culture d’un précédent gouvernement de droite, en application des mêmes règles arbitraires qui lui imposent aujourd’hui de céder sa place à Luc Bondy. Les directeurs des théâtres nationaux occupent le sommet de la pyramide du monde artistique. Ils sont nommés directement par le ministre de la Culture et entretiennent des liens étroits avec le pouvoir central. (Il n’est pas rare que le ministre leur téléphone directement et leur confie son numéro de portable.) Cette petite élite est donc très intégrée dans les rouages du pouvoir d’Etat. Par comparaison, je rappellerai que les présidents d’université sont élus par leurs pairs (par le conseil d’administration de l’université, qui est composé de représentants des enseignants-chercheurs, du personnel administratif, etc.) et non pas nommés par le ministre. La dépolitisation du milieu artistique, dont témoigne le consensus journalistique sur l’affaire Py, s’explique en bonne en partie par cette dépendance à l’égard du pouvoir d’Etat.

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Jean-Gabriel Carasso 22/04/2011 10:57


Sur le même sujet, je vous suggère la lecture de ma lettre ouverte à Olivier Py. C'est ici : www.loizorare.com Cordialement


Valdo 20/04/2011 14:58


Bien d'accord.
Nos analyses se rejoignent.
http://blogs.mediapart.fr/blog/valdo/170411/culture-les-egarements-dune-gauche-avuglee-par-les-sunlights


Jean-Claude Pompougnac 20/04/2011 14:32


Merci... ça fait du bien! Juste la fin me pose un peu question...L'Université serait-elle un hâvre?un long fleuve tranquille où un lieu de compétition pas moins vive que les autres "champs"
intellectuels,culturels et plitiques?