Une approche ethnodramaturgique en sciences sociales

Publié le par Gerard Noiriel

Aujourd'hui, je céderai la parole à mon jeune collègue, Bernard Müller (IRIS/EHESS), pour informer les lecteurs de ce blog des nouvelles recherches qui se mènent en anthropologie, dans l’optique de la « performance » que j’ai présentée antérieurement. Une version plus longue de ce texte est disponible sur le site de l’association DAJA (http://www.daja.fr/index.php/recherches/etudes/119)

  « Sans en renier l'héritage, (notre projet de recherche) prend ses distances par rapport à une certaine ethnographie « classique », « surplombante », « coloniale », en s’inscrivant dans une perspective « ethnodramaturgique ». Ce néologisme, un peu pompeux, renvoie à une démarche qui associe création artistique et recherche scientifique, notamment anthropologique.

Dorénavant, le chercheur s’assume pleinement comme créateur de son objet d’étude, et met littéralement en œuvre son « terrain », en créant avec les « enquêtés » une situation qui permet de faire émerger la connaissance anthropologique. Cette situation se présente comme une performance (une mise en forme d’un ensemble de relations) au cours de laquelle le chercheur agit à la manière d’un «ethnodramaturge ». Nous devons ce terme à l’anthropologue Victor Turner, qui écrivait : « J’ai longtemps pensé qu’enseigner l’anthropologie pourrait être plus amusante. Pour cela peut-être faudrait-il que nous ne nous contentions pas de lire ou de commenter des écrits ethnographiques mais de les mettre en scène (perform) » . Cette notion a ensuite été reprise par Johannes Fabian : « Ce qu’il nous est possible de savoir ou d’apprendre à propos d’une culture/société n’apparaît pas sous forme de réponses à nos questions, mais comme performance dans laquelle l’ethnologue agit, comme Victor Turner l’a formulé un jour, à la manière d’un ethnodramaturge, c’est-à-dire comme quelqu’un qui cherche à créer des occasions au cours desquelles se produisent des échanges significatifs ». 



On assumera ainsi la dimension artistique et poïétique de la recherche anthropologique, tout en en précisant ses prémices épistémologiques et méthodologiques. Paradoxalement, cette démarche revient in fine à dissiper l’ambigüité artistique, puisqu’elle l’intègre en tant que telle, sans essayer de la réduire, en lui offrant un cadre explicite, de façon à la rendre visible et en ce sens contrôlable. Le chercheur est ainsi sommé de sortir de sa tanière épistémologique, de se désentraver des rapports de domination que l’institution reproduit à travers lui (rappelant ainsi la genèse coloniale de l’ethnologie, et la nature élitaire du savoir académique en général), en tentant de rééquilibrer la dissymétrie hiérarchique initiale, pour rendre possible la construction d’une connaissance partagée. Celle-ci doit apparaître non seulement avec,mais aussi dans, une temporalité où s’estompe la frontière entre observateur et observé, au profit d’une co-temporalité.
Le texte du chercheur ne découle alors plus d’ « informations collectées » au cours d’un « terrain » défini par un « protocole d’enquête », mais s’affirme comme une « sédimentation » dont l’ethnologue peut se considérer l’auteur. 



Dès lors, l’écriture vise à rentre compte de l’action et de ses ressorts. Elle devient didascalique, c'est-à-dire essentiellement dramaturgique. Elle débarrasse le chercheur de son boulet d’herméneute, au profit d’une description minimale, c'est-à-dire anthropologique (universelle), rejoignant sur point assez clairement le projet d’une praxéographie annoncé par l’anthropologue Jean Bazin, quand il écrit « […] La compréhension s'obtient par un travail de généralisation, c'est-à-dire de réduction de l'altérité apparente, qu'il faudrait appeler praxéographie, plutôt qu'ethnographie, si le terme n’était pas d’allure aussi pédant » (cf le texte de cette conférence sur la vidéo de la conférence du 5 avril 2000 faite à l’Université de tous les savoirs) 

       Le principe d’ethnodramaturgie prend acte de la rupture provoquée par les anthropologues postmodernes américains, en lui proposant ainsi une méthode adéquate, en cohérence avec ses principes théoriques : dorénavant, la connaissance « anthropologique » naîtra d’avantage de l’action que de l’observation, elle sera plus proche d’une émotion que d’une donnée.

Ce rapprochement avec l’anthropologie postmoderne n'est pas fortuit. Certes, nous sommes gagnés par un doute sur la nature scientifique des sciences humaines, au risque de se perdre dans la confusion des genres, les frontières entre "art" et "anthropologie" étant floues et peu étanches, les eaux de la fiction et de la science ne cessant de se mêler. Nous ne jetons pas pour autant le bébé scientifique avec l’eau de l’expérience, car il s’agit surtout de jouer avec les limites. Notre démarche se veut donc résolument expérimentale et questionneuse : Que signifie décrire une action humaine ? Que signifie comprendre l'homme? En quoi les "explications" fournies par les artistes, écrivains, performers, etc., d'un côté - diffère-t-elle des explications produites par les scientifiques, historiens, anthropologues, de l'autre côté.

Au-delà d'une question de statut, où se situe la nature de cette différence?

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